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Parasha Ki Tavo : libre-arbitre et responsabilité collective

Shabbat 17 Eloul 5784 – Communauté Juive Libérale de Genève Beit GIL

Ki Tavo : quand tu seras envoyé dans le pays. Cette parasha contient les lois qui doivent être appliquées quand le peuple sera installé en Terre Promise.

Dieu liste une série de douze malédictions si le peuple se conduit mal. En revanche, s’il se conduit bien en respectant la Torah, il sera quatre fois béni. Malédictions et bénédictions sont également assorties de punitions et de récompenses.

Nous avions déjà ces malédictions et ces bénédictions dans le Lévitique, Parasha Behar-Be’houkotaï. Mais ici, la formule est davantage rituélique. Le peuple est placé devant un choix qui rappelle le verset que nous lirons dans la parasha suivante, et que nous lisons également en deuxième paragraphe alternatif au moment de la récitation du Shema : « J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction ; choisis la vie et que tu vives, toi et ta descendance ! » (Deut 30:19)

Mais présenté ainsi, est-ce vraiment un choix? Dieu est-il une sorte de Père fouettard?

Et sommes-nous vraiment assurés de recevoir ces bénédictions et ces récompenses en agissant bien, selon les préceptes de la Torah, tandis que le méchant verrait effectivement tous les malheurs énoncés s’abattre sur lui? Mais dans ce cas, que dire de Job et du rédacteur de l’Ecclésiaste qui déplore que « Tous sont soumis à des accidents pareils ; un même sort attend le juste et le méchant, l’homme bon et pur et l’impur, celui qui sacrifie et celui qui ne sacrifie point ; l’homme de bien est comme le pécheur, celui qui prête des serments comme celui qui craint de jurer. » (Qohelet 9:2)? Et que dire du mal qui arrive aux gens de bien pour reprendre le titre du livre d’Harold Kushner « When Bad Things Happen to Good People »?

Quelle liberté peut-on opposer face à l’émergence du mal et de l’injustice dans le monde? Ce thème, qui apparaît dans la philosophie grecque, traverse toute la pensée juive. Cette question n’est donc pas nouvelle et a été posée par les plus grands personnages de la Bible : Abraham en Genèse (18:33) demande comment le Dieu de justice tuerait le juste avec le méchant, Moïse interroge « pourquoi as-Tu fait du mal à ce peuple ? » (Exode 5:22), Jérémie s’exclame « Eternel, tu es trop équitable pour je discute avec toi. Mais je voudrais parler justice avec toi : pourquoi le chemin des méchants les mène-t-ils au succès? Et ceux qui te sont infidèles, pourquoi vivent-ils tranquilles ? » (Jérémie 12:1).

Cette question est d’autant plus prégnante après la Shoah : Dieu est mort dans les camps écrivaient le théologien Richard Rubenstein (né en 1924) dans « After Auschwitz » : le Dieu de l’Alliance d’Abraham, omnipotent, de l’histoire est mort. « Comme enfants de la Terre, nous nous sommes trompés sur notre destin, écrit-il. Nous avons perdu tout espoir, toute consolation, toute illusion ». Mais si Dieu n’est plus transcendant, Il devient un fondement de l’être.

Rabbi Jonathan Sacks (1948-2020) rapporte les propos du rav de Klausenburg, Yekoutiel Halberstam (1905-1994), ancien prisonnier des camps de concentration et notamment d’Auschwitz, où il perdit sa femme et ses onze enfants, et qui consacra sa vie à sauver celle des autres, construisant notamment l’hôpital Laniado à Netanya en Israël. On lui demanda un jour s’il avait des questions à poser à Dieu après tout ce qu’il avait subi et souffert. Il répondit que ses questions étaient si profondes qu’il était sûr que s’il les posait, Dieu l’inviterait au Ciel pour lui donner les réponses Lui-même mais qu’il préférait être ici-bas avec sa question plutôt que là-haut avec la réponse. En effet, si nous trouvons des arguments pour expliquer le mal et l’injustice dans le monde, cela signifie que, d’une certaine façon, nous sommes réconciliés avec le fait que des mauvaises choses arrivent à des gens biens. Et c’est parce que nous avons la question et pas la réponse que nous n’acceptons pas que ces mauvaises choses arrivent et que nous luttons pour essayer de créer un monde meilleur.

Pour Yeshayahou Leibowitz (1903-1994), si la question du mal dans le monde et de l’injustice ne peut être comprise, faut-il pour autant se contenter d’accepter et d’être dans la contemplation? Pour la plupart des penseurs juifs, la réponse est non.

La pensée juive est une morale de l’action et une action morale. En son temps Hillel l’enseignait en reprenant le principe de la Torah « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » qui devient « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. ».

Pour Maïmonide, le monde est un monde d’action créatrice où il y a donc une place pour la liberté. Abraham Heschel (1907-1972) écrit dans « Les Bâtisseurs du Temps » qu’« être est plus essentiel qu’avoir », « Nous sommes confrontés avec les objets mais nous ne vivons qu’en actes ».

Les Tables de la Loi furent brisées par Moïse mais si l’objet disparaît, les Paroles demeurent et restent vivantes car elles sont mises en application. Et c’est bien ce que la Torah nous demande de faire : accomplir les mitsvot pour devenant une meilleure version de nous-même et essayer d’amener un peu plus de bénédictions dans ce monde et un peu moins de malédictions, un peu moins de malheur. La responsabilité individuelle est aussi une responsabilité collective.

La pensée juive sous-entend donc le libre arbitre de l’être humain lui permettant l’accomplissement des actes moraux menant au bonheur. Rabbi Akiva (50-135) enseignait que « Tout est prédéterminé mais la liberté de choisir subsiste » (Pirkei Avot Chap III). C’est le mazal, l’étoile, décrit dans le Talmud (Shabbat 156b) : le destin peut être influencé par les bonnes actions. Il n’y a pas de pré-déterminisme, pas de tragédie grecque où les héros sont les jouets du fatum et de forces qui les dépassent. La religion juive offre une attitude de valeur et un comportement éthique.

Ainsi, la foi et l’action résident parfois dans la question et non dans la réponse.

Shabbat sahlom

1 réflexion au sujet de “Parasha Ki Tavo : libre-arbitre et responsabilité collective”

  1. Bonjour,

    c’est toujours un plaisir de recevoir votre commentaires et lisant m’amène à cette question sur Job.

    Dans ce temps difficile, je pense à Israël et me rappelle de cette parole « aimer son prochain comme soi même « 

    shalom

    cordialement

    Landry

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