Drashot

Parasha Vayaqhel : « Pendant six jours, tu feras le travail, et le septième jour, ce sera pour vous une cessation sainte et absolue en l’honneur de l’Eternel ».

Shabbat 29 Adar I 5784 – Communauté Juive Libérale du Dauphiné – Grenoble

« Pendant six jours, tu feras le travail, et le septième jour, ce sera pour vous une cessation sainte et absolue en l’honneur de l’Eternel ».

Au début de cette parasha, Dieu insiste à nouveau sur la nécessité de respecter le « repos » du shabbat ou plutôt la « cessation » de Shabbat, puisque « Shabbat » signifie « cesser » en hébreu et non « se reposer ». Si nous avons été créés dans le « Tselem Elohim », à l’image de Dieu mais aussi dans Son projet, alors, tout comme Il créa le monde et tout ce qu’il renferme en six jours et cessa son oeuvre de Création le septième, nous devons également faire cessation après six jours de travail.

Mais cesser quoi? Et de quel travail parle-t-on? Les Sages ont établi 39 travaux interdits à Shabbat, relatifs à la construction du Tabernacle dans le désert, comme par exemple faire du feu, cuire, faire des noeuds, écrire, semer, moissonner, construire.

Il s’agit donc d’arrêter nos activités de la semaine qui nous permettent de gagner notre vie pour pouvoir justement vivre cette vie. Cesser de courir après notre salaire et la poursuite de biens matériels pour nous poser et profiter de l’instant, passer du temps en famille, entre amis, nous consacrer à d’autres activités comme l’étude et la réflexion.

Une des étymologies latines du mot « travail » est « tripalium » qui désignait un instrument de torture à trois pieux et plus particulièrement un instrument d’immobilisation du condamné. Les Grecs anciens libres avaient une occupation, et seuls les esclaves travaillaient. On voit ainsi que le travail porte en lui une connotation négative. Source d’aliénation, c’est l’image de l’homme avalé par la machine dans le film « Les Temps Modernes » de Charlie Chaplin. Source également d’abrutissement qui bloque la raison et la réflexion. Ainsi, quand Moïse demande pour la première fois à Pharaon de laisser partir le peuple d’Israël, la réponse de ce dernier est de donner encore plus de travail au peuple. « Qu’il y ait surcharge de travail pour eux et qu’ils y soient astreints en sorte qu’ils ne prêtent plus l’oreille aux paroles mensongères ». Selon le kabbaliste Moïse Haïm Luzzatto, l’intention de Pharaon « était, non seulement, de leur enlever tout loisir pour conspirer contre lui, mais encore d’annihiler en eux, par l’effet d’un travail sans répit, tout effort de réflexion ».

Mais le travail n’est pas seulement celui qu’on nous impose. Il peut être également la multiplication des activités que l’on s’impose soi-même pour répondre à une angoisse existentielle, une peur du vide qu’on cherchera à combler par et dans le travail, consciemment ou non. En se plongeant dans le travail, on s’empêche ainsi de réfléchir, de faire face à nos peines, à nos douleurs, à nous-même. Luzzatto au XVIIIème siècle mettait déjà en garde contre la tentation de devenir l’esclave de nos activités. Pour lui, en s’accablant de responsabilités, nous agissons contre nous-mêmes. Il faut savoir prendre du temps pour la spiritualité sous peine de tuer le Yetser HaTov, ce penchant vers le Bien, vers la Vie, par opposition à la tentation du Yetser HaRa, le penchant vers le Mal qui tend vers la Mort.

Car l’être humain ne peut pas vivre uniquement de nourritures terrestres et de la satisfaction des besoins primitifs, même s’ils sont essentiels à notre survie, et c’est la problématique d’Esaü qui est dans le ici et maintenant, il a aussi besoin de nourritures spirituelles, de s’évader, de s’aérer la tête, de s’élever et de se projeter et c’est la position de Jacob.

C’est peut-être en ce sens que l’on peut comprendre l’injonction de Dieu : « Toute personne qui travaillera ce jour, mourra ». Toute personne qui travaillera sans relâche, en ne nourrissant que son Nefesh, le siège de nos fonctions physiologiques, sans nourrir aussi sa Neshama, le siège de l’intelligence et de la raison, finira par mourrir intellectuellement et spirituellement, si ce n’est physiquement.

Le jour du Shabbat apparaît alors comme une pause pour reprendre notre souffle et éviter l’asphyxie. Une pause d’autant plus essentielle dans nos vies modernes au rythme effréné. Cela ne signifie donc pas dormir toute la journée! Bien au contraire! Mais il s’agit d’arrêter d’essayer de transformer le monde. Si l’homme s’est longtemps rêvé « comme maître et possesseur de la nature », ainsi que l’écrivait Descartes, en ce jour différent des autres il ne s’agit plus de dominer le monde qui nous entoure mais de maîtriser notre propre nature. Abraham Heschel écrivait : l’homme « doit dire adieu au travail manuel et apprendre à comprendre que le monde a déjà été créé et survivra sans son aide. Six jours par semaine, nous luttons avec le monde, tirant profit de la terre, le shabbat, nous nous soucions particulièrement de la semence d’éternité plantée dans l’âme. Six jours par semaine, nous cherchons à dominer le monde, le septième, nous essayons de nous dominer nous-même. »

Le jour du Shabbat apparaît ainsi comme un jour de cessation, de retrait du monde de la productivité, et de retour à soi. L’expérience d’un shomer Shabbat, expérience rare car tellement complexe à mettre en oeuvre dans nos vies modernes, est un exercice spirituel très fort : en acceptant le vide, nous faisons de la place pour autre chose, nous nous reconnectons avec nous-même, avec notre corps, nos sens mais aussi avec les autres et le monde qui nous entoure en en découvrant tous les délices. Alors, chacun à notre niveau et avec nos possibilités, essayons de nourrir cette étincelle de divinité que chacun porte en soi, ce supplément d’âme que les Sages disent être apporté à Shabbat et qui repart dès que Shabbat se termine mais dont nous pouvons toutefois en garder le parfum pendant la semaine grâce aux épices de la havdala.

Shabbat shalom

2 réflexions au sujet de “Parasha Vayaqhel : « Pendant six jours, tu feras le travail, et le septième jour, ce sera pour vous une cessation sainte et absolue en l’honneur de l’Eternel ».”

Répondre à Lea Elisheva Annuler la réponse.