Drashot

Le judaïsme est une « science des actes » – Abraham Heschel

Parasha Mishpatim – Shabbat 1 Adar 5784 – JEM Beaugrenelle

La parasha Mishpatim est la sixième parasha sur onze dans le Livre de l’Exode. Nous sommes donc au milieu du livre.

Les Hébreux sont sortis d’Égypte et ont été libérés de l’esclavage physique grâce à la Main puissante de l’Eternel. Ils ont été délivrés de l’enfermement spirituel avec les 10 paroles dans la parasha précédente et le don de la Torah. Le peuple est prêt à franchir une nouvelle étape dans la constitution d’une société organisée avec ces lois sociales destinées à définir les droits, devoirs et libertés de chacun.

Ces mishpatim sont placés devant le peuple, face à lui, mais aussi en lui comme ils sont au coeur du Livre de l’Exode, afin que tous puissent s’y référer et être responsables de ses actes. Là, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas! Selon Rabbi Simlaï, un Amora de la seconde génération en Erets Israël (IIIème siècle), Moïse reçut au Sinaï 613 commandements : 248 commandements positifs comme le nombre des membres du corps humain et 365 commandements négatifs comme le nombre de jours dans une année solaire. C’est comme si les capacités de l’être humain n’étaient limitées que par le temps qui n’appartient qu’à Dieu, l’Eternel. Mais également, comme si tout le corps, tout l’être était appelé à s’engager dans l’action.

Le philosophe Abraham Joshua Heschel écrivait que le judaïsme est « une science des actes » destinés à apporter « le goût » de la sainteté à la vie humaine. C’est un des sens que nous pouvons donner à la formule « na’asseh venishma » (Exode 24:7), « nous ferons et nous entendrons/nous comprendrons », que nous lisons à la toute fin de notre parasha, deux mots abondamment commentés par les rabbins. En effet, il y a des choses que l’on ne peut saisir et comprendre qu’en les faisant : nous apprenons à faire du vélo en pédalant, nous comprenons ce qu’est le leadership en dirigeant, nous apprenons l’art du trait en dessinant… Lire un mode d’emploi n’est pas toujours suffisant pour savoir et savoir faire.

Si l’action précède l’entendement, c’est comme si l’acte de faire entraînait un changement dans la compréhension des choses mais aussi un changement profond de l’être même. C’est pourquoi, nous ne pouvons comprendre le judaïsme qu’en mettant en pratique ses préceptes et non en restant à l’extérieur. D’où l’importance du rituel pour le philosophe Franz Rozensweig, et qu’il développe dans son ouvrage « l’Etoile de la Rédemption », ce rituel qui permet, selon la formule d’Herman Cohen, de « mettre le Sinaï dans le coeur de l’homme » c’est-à-dire de mettre la Torah dans le coeur de l’homme. C’est parce que nous faisons et qu’en faisant nous intégrons l’enseignement de la Torah, que nous pouvons espérer devenir une meilleure version de nous-mêmes. Se rectifier soi pour essayer ensuite de rectifier le monde.

Il est à noter que dans notre parasha et dans la précédente, le peuple accepte par trois fois l’alliance proposée par Dieu, sans hésitation et sans restriction :

  • Exode 19:8 : « Le peuple entier répondit d’une voix unanime : « Tout ce qu’a dit l’Éternel, nous le ferons (na’asse) ! »
  • Exode 24:3 : « Moïse, de retour, transmit au peuple toutes les paroles de l’Éternel et tous les statuts ; et le peuple entier s’écria d’une seule voix : « Tout ce qu’a prononcé l’Éternel, nous l’exécuterons (na’asse) »
  • Exode 24:7 : « Et il prit le livre de l’Alliance, dont il fit entendre la lecture au peuple et ils dirent : « Tout ce qu’a prononcé l’Éternel, nous ferons et nous entendrons (na’assé venichma). »

Il n’y a que dans ce dernier verset que nous trouvons « nichma » « l’entendement »,  « la compréhension » associé à « na’asse » « nous ferons » et il n’y a que dans ce verset que le peuple ne s’exprime pas d’une seule voix. Que pouvons-nous en déduire? Que dans le faire, le peuple est un. Qu’il est uni dans et par l’action. Il existe un code de conduite auquel nous, Juifs, faisons tous référence, quelque soit notre degré de pratique et/ou de croyance. Mais dans la compréhension, dans le « nishma », dans la réflexion, nous n’avons pas à être unanime. Et nous savons qu’à travers les siècles et les civilisations, les Sages, les rabbins, les Poskim, s’ils s’accordent sur le « na’asse » sur l’action, ils ne s’accordent pas forcément sur le « nishma » la compréhension. Si nous accomplissons les mêmes actes, nous les comprenons différemment. Il suffit de citer les divergences d’opinion au XVIème siècle entre Yossef Caro qui représente le monde séfarade et son plus important commentateur Moshe Isserles qui représente le monde askhkenaze. Mais déjà à l’époque de la Mishna et du Talmud nous avions ce qu’on appelait les « zougot », les couples formés par deux autorités ou deux écoles rabbiniques qui s’opposaient souvent sur le nishma, dont le plus célèbre est celui formé par les Sages Hillel et Shammaï. Or, dans le Talmud de Babylone, Traité Eruvin (13b), nous lisons « Une voix divine a déclaré : Les paroles des deux écoles (Beit Hillel et Beit Shammaï) sont des paroles du Dieu vivant (Divré Elohim ‘Haï) » même si la loi suit les avis de l’école de Hillel.

La pensée juive n’est donc pas une pensée monolithique. Il n’y a donc pas une seule façon de comprendre l’enseignement de la Dieu, la Torah. En revanche, le peuple lui, dans sa diversité d’opinion, est un. C’est ce que disait déjà le rabbin Shneerson pour qui diviser le judaïsme en « orthodoxe, conservateur et libéral » était purement artificiel, car tous les Juifs partagent une même Torah donnée par le même Dieu. « Bien qu’il y ait des Juifs plus observants et moins observants, ajouter une étiquette ne change pas la réalité que nous sommes tous un ». Nous sommes un même peuple et, dans l’action, malgré nos différences, nous sommes unis comme nous l’avons vu dès le lendemain du 7 octobre où Juifs orthodoxes, libéraux et laïcs se sont unis pour faire face à l’horreur et qui continuent à se battre côte à côte dans l’armée.

Pour en revenir à ces mishpatim, que l’on traduit par ordonnances, jugements, décisions juridiques, ce sont donc aussi des rituels, des impératifs moraux et éthiques, parmi lesquels on trouve le principe de « ne pas suivre la multitude pour mal faire » ou « ne pas aller dans le sens de la majorité pour faire fléchir le droit » (Exode 23:2), ou « ne pas accepter de présents corrupteurs ; car la corruption trouble la vue des clairvoyants et fausse la parole des justes » (Exode 23:8), qui sont étroitement imbriqués les uns aux autres et obligent à une attention à l’autre et au monde qui nous entoure, à une responsabilité. Ils nous amènent, par le faire, à affiner notre égo, à nous améliorer et à cette transformation intérieure dont nous trouvons un autre écho dans ce verset de la prochaine parasha « Terumah » « ils me feront un sanctuaire et Je résiderai au milieu d’eux » (Exode 24:12).

Mais la faute, la transgression, n’est jamais très loin. Notre parasha se termine sur Moïse remontant vers Dieu pour recevoir les tables de pierre sur le mont Sinaï où il restera quarante jours quarante nuits. Un temps d’absence manifestement trop long pour le peuple qui, ne voyant pas Moïse redescendre, demandera à Aaron de lui faire un veau d’or, « Egel Zahav » qui a la même racine que « Ygoul », le cercle, (Exode 32:1). Il n’est pas facile de briser le cercle, de ne pas répéter les erreurs du passé et de se débarrasser de ses mauvaises habitudes. Notre actualité nous en donne malheureusement de tristes exemples. Mais ceci est une autre parasha – Ki Tissa – et une autre histoire.

Shabbat Shalom 🙏🏻

2 réflexions au sujet de “Le judaïsme est une « science des actes » – Abraham Heschel”

Répondre à JULLY Annuler la réponse.