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Toldot ou le choix d’une mère : qu’est-on prêt à faire pour ses enfants?

Parasha Toldot – 5 kislev -Communauté Juive Libérale de Grenoble

La parasha de ce shabbat se nomme « Toldot » qu’on peut traduire par « les engendrements » car elle commence par un rappel de la généalogie d’Isaac. Mais Toldot c’est aussi le choix d’une mère, celui de Rebecca, pour que l’histoire suive son cours, car « toldot » signifie aussi « course de l’histoire ». Mais l’histoire de qui? L’histoire du peuple d’Israël lui-même.

Après avoir été stérile pendant 20 ans, Rebecca attend enfin des jumeaux qui se battent dans son ventre. Dieu lui annonce alors que chaque enfant serait le père d’une grande nation mais que l’aîné obéira au plus jeune (Genèse 25:23). A noter ici que si Isaac implore Dieu au sujet de la stérilité de sa femme (Gen 25:21), c’est à Rebecca que Dieu s’adresse.

Le premier enfant qui naît est un garçon poilu et roux qui sera, de ce fait, appelé « Esav » ou « Esaü » qui signifie « poil » ou « poilu » en hébreu, suivi de près par le petit frère qui le retient au talon et qui sera ainsi appelé « Yaakov » puisque « Eqev » signifie « talon ».

L’un, Esaü, le fils préféré d’un Issac vieillissant, sera habile à la chasse, vivant dans les champs. C’est l’homme de la nature, de l’extériorité, tourné vers son animalité et la satisfaction de ses besoins primaires et de ses instincts primitifs. Un jour qu’il rentre de la chasse, il demande à Jacob de lui donner de ce « rouge », « adom » en hébreu, qui a la même racine que « adama », la terre ou « dam », le sang. Il a faim, il veut manger, peu importe ce que c’est. Il est dans l’ici et maintenant et parle le langage de la nature primitive : « Je suis fatigué, donne-moi à manger ». Ainsi, quand son frère lui demande de lui vendre son droit d’aînesse, et non pas de le donner, on est ici dans un rapport commercial, Ésaü lui répond : « Certes! Je marche à la mort ; à quoi me sert donc le droit d’aînesse? » (Genèse 25:32). L’être humain est un « être-pour-la-mort » comme le soulignait le philosophie Heiddeger. Mais contrairement au philosophe allemand pour qui le statut de Dasein, « d’être là » oblige à « se soucier » et à se projeter vers des possibles, cette conscience de la finitude de l’être incite Esaü à faire fi du futur. Puisque nous sommes tous destinés à mourir, à quoi bon s’embarrasser de choses inutiles. Seule compte la jouissance immédiate.

L’autre, Jacob, qui reste dans les jupes de sa mère et à qui ira la préférence de cette dernière, devient un homme « tam » nous dit le Texte, « inoffensif, naïf, innocent, intègre », et vit sous la tente. C’est l’homme l’intériorité, l’homme de culture, de civilisation, celui qui se projette dans un futur comme le commentent les Sages à propos du plat de lentilles qu’il sert à son frère avec un morceau de pain (Genèse 25:34). En effet, le plat de lentilles est un plat traditionnel de deuil. Selon les commentateurs, Jacob était en train de préparer le repas des endeuillés suite à l’enterrement de son grand-père Abraham. Par ce geste, il se place dans la chaîne des générations ou des engendrements, dans les Toldot. Conscient lui aussi de la finitude de l’être humain, il fait le lien avec le passé tout en se projetant dans l’avenir, et par-là même, le construisant. Il parle également un langage plus réfléchi, plus intellectuel, usant de rhétorique. On pourrait aller jusqu’à dire qu’il manipule le langage. D’ailleurs, dans un midrash (Midrash Rabbah), on peut lire qu’Esaü aurait demandé à Jacob en quoi consistait le droit d’aînesse. Jacob lui aurait répondu en ne lui présentant que les aspects contraignants et négatifs, ce à quoi Esaü aurait rétorqué « à quoi me sert donc le droit d’aînesse ». Puisque nous allons tous mourir, pourquoi s’embarrasser de contraintes supplémentaires?

Deux types d’humanité sont ainsi proposées à travers les deux frères. Les Sages du Midrash vont avoir tendance à attribuer à Esaü toute sorte de forfaits afin d’en noircir le tableau. Pour autant, Jacob a-t-il était tout à fait honnête avec son frère? Est-il vraiment un « tam »? En effet, la racine Ayin-Qouf-Vav du nom Jacob a aussi le sens de ruse « Yqva », « celui qui use de subterfuge », faisant de Jacob un personnage plus trouble.

Les choses ne sont donc pas aussi simples qu’elles le paraissent de prime abord, comme souvent dans la Torah dont les textes sont beaucoup plus subtils que les raccourcis qu’on leur prête parfois. L’homme de nature, représenté par Esaü, et l’homme de culture ou de civilisation, représenté par Jacob forment les deux aspects de notre personnalité humaine est au-delà, les deux pôles de notre humanité : l’un nous permet de survivre en assurant nos besoins essentiels, l’autre nous permet de vivre dans la société humaine, dans la civilisation. Les deux ont ainsi leur importance mais les deux ne peuvent coexister ensemble en même temps. Face à ces deux aspects, Rebecca a fait un choix en échangeant l’identité de l’un par celle de l’autre et modifiant ainsi la face de l’histoire, de notre histoire.

Dans une époque particulièrement trouble où les valeurs semblent s’inverser, où la vérité passe pour du mensonge et le mensonge a la couleur de la vérité, la réflexion et l’interrogation pour de la faiblesse quand elles ne sont pas synonymes de complotisme, où seule semble être entendue et avoir du poids le langage de la violence et de la haine, quel choix ferions-nous?

Shabbat Shalom.

2 réflexions au sujet de “Toldot ou le choix d’une mère : qu’est-on prêt à faire pour ses enfants?”

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