Drashot

« Transmission, transgression : faut-il transgresser pour progresser ? »

Rosh HaShana 5784 – GIL Genève

« Libérée, Délivrée ! Je ne mentirai plus jamais ! ». Cette chanson est sans doute familière à beaucoup d’entre vous. C’est ce qu’aurait pu dire Isaac à la fin de la parasha sur la Akedat Itz’hak, la ligature d’Isaac, que nous venons de lire.

Mais Abraham, lui, aurait pu chanter la version originale, « Let it go ! ».

En quoi cette chanson peut-elle illustrer la parasha du premier jour de Rosh HaShana?

Parce que justement, il est question ici de délivrance, de libération et de lâcher- prise.

Ce passage de la Torah a fait couler beaucoup d’encre et les commentateurs ne sont pas tous d’accord sur le sujet. Si Rashi (1040-1105, reprenant les midrashim, avance l’hypothèse d’un défi lancé par le Satan, le procurateur, l’accusateur, à Dieu en lui disant qu’Abraham ne lui a jamais rien sacrifié, alors comment être sûr de sa fidélité? D’autres, comme Ibn Ezra (1089-1167) pense qu’Abraham a failli dans cette épreuve en ne comprenant pas la véritable intention de Dieu. En effet, il utilise une homophonie entre « nissa », avec un « samekh », « mettre à l’épreuve » employé dans le texte et « nissa », avec un « sin », qui signifie « élever ». La demande de Dieu aurait donc bien été d’élever Isaac mais pas de le sacrifier. Une notion que l’on retrouve d’ailleurs dans le texte même de la Torah quand Dieu demande à Abraham « ha’alehou le’olah » (Gen 22:2), « monte-le en montée » littéralement.

Alors que penser d’Abraham? Un prophète? Un patriarche? Un Juste? Un parent psycho-rigide maltraitant qui a abandonné son fils premier-né, Ismaël, dans le désert avec sa mère Hagar? Un homme de Dieu? Un fou de Dieu? Un fanatique qui aurait confondu « ola » « montée » avec « ola » « holocauste » où la victime est entièrement brulée à la divinité?

La question reste ouverte tant le sujet est délicat et profondément dérangeant. D’ailleurs, pour Maïmonide (1138-1204), le but de la Akeda n’est pas de mettre à l’épreuve Abraham dont Dieu connaît la fidélité, mais de pousser les générations à venir à réagir, réfléchir et comprendre ce qui s’est véritablement passé ce jour-là.

Qu’est-ce que cette parasha peut nous enseigner aujourd’hui?

Combien d’enfants sacrifiés par leurs parents, au sens propre, au nom d’une foi ou de principes, et dont l’identité s’efface comme celle d’Isaac qui est appelé « na’ar », « jeune homme, serviteur », dans le Texte comme les deux serviteurs qui les accompagnent.

Mais aussi combien d’enfants ligaturés et sacrifiés sur l’autel des désirs et des ambitions personnelles de leurs parents, étouffés par une histoire familiale qu’on leur demande de porter.

Quand nous projetons sur l’autre, et pas seulement sur nos enfants, nos espoirs, nos envies, nos rêves et une vie qu’on aurait aimée avoir mais qui n’est pas celle de l’autre, ne l’enfermons-nous pas dans une image qui ne reflète pas la réalité? N’est-ce

pas une façon de le ligaturer et de l’empêcher d’être ce qu’il est vraiment, et pour nos enfants, de les empêcher de grandir par eux-mêmes, pour eux-mêmes et de se développer? De devenir ce qu’ils sont quand ils l’auront appris, pour reprendre la formule du philosophe antique Pindare?

C’est sans doute là, pour moi, la grande différence entre Abraham, notre premier patriarche et notre premier prophète et Moshe Rabbenou, notre plus grand prophète, qui aura su être un « éducateur » du peuple, un « ex-ducere », celui qui conduit hors de, à la rencontre de sa propre identité.

Notre rôle, en tant que parent mais aussi en tant qu’être humain, est d’apprendre justement ce lâcher-prise sur l’autre, ce « let it go », ce retrait, pour lui laisser la place d’exister par lui-même et non à travers une image idéalisée ou fantasmée. D’ailleurs, dans la version française de la chanson, Elsa le dit elle-même « Libérée, délivrée, plus de princesse parfaite! ». Plus cette image lisse sur papier glacée que les autres veulent voir et qui étouffe les personnalités et les potentialités de chacun.

En effet, à quel moment Abraham a-t-il fait preuve d’écoute à l’égard de son fils? Les Sages disent qu’Isaac a plus de 30 ans au moment de l’épisode de la ligature. 30 ans, pas marié, toujours chez papa-maman. Si on suit le texte de la Torah, on ne connaît rien de son enfance, ni de sa vie, contrairement à ses fils, Esaü et Jacob, ou ses petit- enfants, les fils de Jacob. Il semble complètement écrasé par l’image tutélaire de son père. Il se laisse mener jusqu’au lieu du sacrifice sans protester. Ce n’est que lorsque l’envoyé de Dieu arrête le geste de sh’hita, d’égorgement au couteau, du père, que les choses commencent à changer. Quelque chose a été tranché et ce n’est pas la gorge d’Isaac mais le cordon ombilical qui le lie à son père. D’ailleurs à la fin de la parasha, on sait qu’Abraham s’installe à Beer-Sheva mais il n’est plus fait mention d’Isaac. Il n’est plus avec son père. Finalement, ce n’est qu’après cet épisode tragique et traumatisant, qu’il va commencer à vivre sa propre vie, se marier, et fonder sa propre famille.

Mais! Les choses ne sont pas si simples pour autant! Car qui choisit sa femme sinon son père à travers son serviteur Eliezer? Alors que tous les autres personnages choisiront leurs épouses, Issac épouse la femme que son père aura choisie pour lui. Et à quoi se résume sa vie sinon à déboucher les puits rebouchés que son père Abraham avait creusés? Dans la tradition, Isaac est l’attribut du Din, de la justice, de la rigueur, du jugement qui marque aussi le jour de Rosh HaShana. Il est celui qui consolide tout ce qui a été initié par Abraham. Car ce dernier aura au moins eu ce mérite d’avoir été le premier ivrit, le premier à avoir traversé, à avoir transgressé et on sait que ce n’est jamais facile d’être le premier, celui qui initie, qui ouvre un nouveau chemin. Mais ce premier ne serait rien et son action serait réduite à néant s’il n’y avait pas eu ensuite un deuxième, celui qui va reprendre le travail, le continuer, le consolider et l’inscrire dans l’histoire.

Issac est souvent le patriarche que l’on oublie, coincé entre ces deux grands noms que sont Abraham et Jacob-Israël qui donnera son nom à notre peuple. Pourtant, sans Isaac, le travail d’Abraham aurait disparu et il n’y aura jamais eu d’Israël. Il est le maillon essentiel de cette chaîne de transmission, celui sans qui il n’y aurait pas eu d’histoire, notre histoire.

Mais nous en revenons à notre problématique du départ : comment porter cette histoire, la poursuivre, la transmettre, sans y perdre sa propre identité.

Le sculpteur Brancusi, élève du grand Rodin, disait : « Rien ne peut pousser à l’ombre des grands arbres ». Pour pouvoir vivre sa propre vie, il faut savoir s’affranchir de

la vie des autres, couper des liens qui nous étouffent et nous entravent. Mais comment s’affranchir de ce qui nous a été transmis sans perdre notre héritage et pouvoir transmettre à notre tour ? Comment faire pour que notre passé soit un pupitre sur lequel écrire notre histoire future, sans nous lester de son poids et sans nous emprisonner ?

Une des leçons de cet épisode de la ligature d’Isaac est sans doute de ne pas sacrifier l’enfant au nom du parent, ne pas le ligoter avec les désirs parentaux, dans une reproduction familiale qui étouffe la personnalité. Savoir lui faire une place nécessaire pour exister. Car la transmission, « faire passer au-delà », si elle veut être vivante, ne peut pas se contenter d’être une simple répétition du passé : elle doit transgresser, étymologiquement « marcher à travers, au-delà », passer de l’autre côté, comme Abraham lui-même, le premier « Ivrit » qui a quitté son pays, son peuple, la maison de son père, le premier à avoir traversé et transgressé pour faire progresser une partie de l’humanité vers le monothéisme éthique.

En ce premier jour de l’année, qui ouvre donc une période de jugement mais aussi de Teshouva, de retour à Dieu et à soi, jusqu’à Yom Kippour, nous pourrions peut-être réfléchir à tout ce qui nous entrave et nous empêche de vivre pleinement notre vie, à l’image de notre patriarche Isaac. Réfléchir également à la façon dont nous pourrions incarner l’appel de Dieu à Abraham « Lekh lekha », « va vers toi, va pour toi ». Nous délester du poids du passé pour nous tourner vers l’avenir et entamer cette nouvelle année qui commence plus léger.

Shana Tova ouMetouka

2 réflexions au sujet de “« Transmission, transgression : faut-il transgresser pour progresser ? »”

  1. Bonjour,
    Je lis et relis avec plaisir et réflexion vos commentaires et surtout mon rôle de père avec mes enfants mes 2 filles dont je ferai découvrir ces commentaires merci beaucoup
    Et mes pensées et mes vont à Israël en ce moment
    Shalom

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  2. Avec plaisir et merci encore pour la fidélité de votre lecture.
    Mes pensées vont également à Israël et à toutes les victimes du terrorisme et de la barbarie fanatique. Je prie pour que la paix revienne entre les peuples…

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