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De Moshe à la Pierre Philosophale

Shabbat 21 Tevet – Parasha Shemot – Keren Or – Communauté Libérale de Lyon-Rhône-Alpes

Ce shabbat, nous ouvrons le deuxième livre de la Torah, Shemot ou les noms puisque celui-ci commence par l’énumération des douze fils de Jacob et la mort de ce dernier.

Jacob était descendu en Egypte pour fuir la famine qui frappait la terre de Canaan. L’appel du ventre, des instincts, de la survie aussi, aura été le plus fort, faisant abandonner à tout un peuple la Promesse divine faite aux générations des Patriarches.

Dieu, qui était intervenu dans l’histoire humaine en interpellant des personnages, s’est fait beaucoup plus discret et silencieux dans le récit de Joseph qui couvre les derniers chapitres de la Genèse. Il n’est réintroduit qu’à la fin du livre, au chapitre 46, quand Jacob-Israël se met en route avec sa famille pour rejoindre son fils Joseph en Egypte. « Dieu parle à Israël dans les visions de la nuit » (Gen 46:2) et Ses paroles sont assez énigmatiques : « Moi-même Je descendrai avec toi en Egypte, dit-Il, et moi-même aussi Je t’en ferai remonter » Mais Il ne mentionne ni l’asservissement ni l’oppression du peuple pendant 400 ans tels qu’Il l’avait annoncé à Abram au chapitre 15 de la Genèse (verset 13) : « Ta postérité séjournera sur une terre étrangère, où elle sera asservie et opprimée durant 400 ans. » La descente en Egypte apparaît comme un passage obligé pour la suite de l’histoire, pour qu’Israël y devienne une grande nation et pour que Dieu se manifeste en Dieu libérateur en l’en faisant sortir.

Les Hébreux se sont donc installés dans la plaine de Goshen, une des plus fertiles d’Egypte. La vie y est facile jusqu’à ce qu’un nouveau roi « qui n’avait pas connu Joseph, s’éleva sur l’Egypte ». Pour tenter de maîtriser l’accroissement du peuple d’Israël « qui pullulait » selon le texte, Pharaon décide de les accabler de travail en leur faisant construire des villes les réduisant ainsi en esclavage. Sa logique est la suivante : c’est un peuple nombreux à la lisière de l’Égypte qui pourrait s’allier avec d’autres peuples (sémites) de l’autre côté de la frontière pour les attaquer. Alexandre Dumas fils citant un proverbe écrivait : « l’oisiveté est la mère de tous les vices ». En abrutissant le peuple de travail et de corvées, Pharaon pense qu’il n’aura ainsi plus le temps pour fomenter une révolte ou une guerre.

La terre nourricière s’est ainsi transformée en un buisson épineux. Un midrash compare d’ailleurs l’esclavage en Egypte avec un buisson d’épines : très facile d’y entrer, mais très difficile d’en sortir entier et indemne. Telle est l’Egypte à l’époque des Hébreux. Telle peut être également notre Egypte : nos mauvais penchants, nos passions trompeuses, nos mauvaises habitudes auxquels il est si facile de céder mais desquels il est si difficile de nous libérer. 

Un homme, Joseph, a fait descendre Israël en Egypte et en esclavage. L’écriture parle de 70 personnes qui quittent la terre de Canaan. 70 est réputé être le chiffre de l’universel. Est-ce une façon de dire que c’est toute l’humanité qui est descendue en Egypte, comme s’il fallait descendre à l’intérieur de la terre comme on descend en soi, pour aller à la rencontre de sa nature profonde, se construire une identité et en ressortir grandi par l’épreuve subie?

Un autre homme, Moïse, guidé par Dieu, fera sortir le peuple. Moshe, « shem » si on le lit à l’envers, un nom parmi les noms (shemot) énumérés au début de la parasha, un nom qui lui est donné parce qu’il est tiré des eaux du Nil auxquelles il a été confié pour être sauvé. Moshe-Shem est mis dans une « teva », un couffin en hébreu mais aussi une boîte, une arche ou un mot! Moïse, l’homme à la langue lourde, peut-être est-il bègue, qui contient déjà en lui le Nom que Dieu lui révèlera, est placé dans un mot comme Noé avant lui, l’homme qui ne parle pas et qui se réfugiera avec sa famille dans la « teva », l’arche ou la boîte-mot, pour échapper au déluge. Il est intéressant de voir l’usage que ces deux personnages font du même mot au coeur duquel ils sont placés : l’un l’utilisera pour sauver et libérer quand l’autre l’aura utilisé pour maudire ses fils. L’un aura réussi à affiner son égo, à maîtriser ses instincts (souvenons-nous de la colère de Moïse qui lui fait tuer le contremaître Egyptien ou chasser les bergers et secourir les filles de Jethro) et à épurer son âme quand l’autre sera resté prisonnier de ses passions jusqu’à s’oublier dans le vin produit par ses vignes.

Qu’est-ce qui distingue Moïse en qui la Tradition voit le plus de grand de nos prophètes? Il est marqué par l’épreuve de la Terre, la terre noire et fertile de l’Égypte, où il est né et qui en fera le plus humble de tous les hommes au point de dire à Dieu « qui suis-je pour aller vers Pharaon et faire sortir les enfants d’Israël d’Egypte? ». Confié aux au Nil dans lequel ont été noyés les nouveaux-nés mâles des Hébreux, il est purifié par l’eau avant d’être purifié par le feu incandescent du buisson ardent, lui permettant ainsi de s’ouvrir progressivement aux principes divins jusqu’à devenir intime avec la divinité elle-même.

Je ne sais pas si cela vous parle mais nous avons là les 3 étapes du Grand Oeuvre Alchimique pour la réalisation de la Pierre Philosophale : l’oeuvre au noir par la terre, l’oeuvre au blanc par l’eau et l’oeuvre au rouge par le feu. Cette Pierre change le vil, l’ordinaire, l’informe, en quelque chose de précieux, d’extraordinaire, d’organisé : le plomb en or, les vices en vertus ou plutôt, en reprenant l’idée du rav Raphaël Samson Hirsch pour qui les choses ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi mais dépendent de ce que nous en faisons, notre capacité à faire le mal en capacité à faire le bien. « Et tu choisiras la vie » peut-on lire dans le Deuteronome 30:19. Ainsi, Moïse, l’homme purifié, pierre philosophale du peuple hébreu, sera le catalyseur qui transformera un groupe d’humains avilis et dispersés par 400 ans d’enfermement en un peuple unifié à l’identité forte. Ainsi peut se réaliser la promesse de Dieu à Jacob-Israël : « Je ferai d’Israël une grande nation » (Gan). Il sera aussi celui qui aura approché au plus près l’Eternel jusqu’à avoir le visage irradiant quand il descendra du Mont Sinaï avec les Tables de la Loi.

Et nous, quel sera notre pierre philosophale qui nous fera sortir de nos enfermements, de notre Egypte, et nous aidera à devenir une meilleure version de nous-mêmes?

2 réflexions au sujet de “De Moshe à la Pierre Philosophale”

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