Drashot

Peut-on tout accepter?

Parasha Vayera

Shabbat 18 ‘Heshvan 5783 – Communauté Libérale Keren Or Lyon-Rhône-Alpes

Ce Shabbat, nous lisons l’histoire de la destruction de Sodome et le sauvetage de Loth, le neveu d’Abraham.

Quelle est la véritable faute de Sodome? Que les moeurs y soient dissolues et les valeurs dévoyées? Certes. On dit que les habitants de Sodome et de Gomorrhe se livraient à toutes sortes d’exactions. Mais ce qui est surtout reproché à Sodome, c’est son refus de l’hospitalité et de l’altérité, c’est sa fermeture à l’autre que l’on va chercher à souiller, à avilir, à détruire. Raison pour laquelle Dieu s’adresse à Abraham pour lui faire part de ses intentions à l’égard de la ville où se trouvent son neveu Loth et sa famille. Car Abraham, archétype de l’hospitalité, est l’homme du ‘hessed, de l’amour sans limite, qui ne va pas hésiter à prendre la défense des habitants de Sodome pour tenter de les sauver. Alors que Noé était resté muet face à Dieu qui lui annonçait son intention de détruire dans le Déluge le monde gangréné par la violence, Abraham va, sinon s’opposer à Dieu, du moins négocier avec ce Dernier. Là où le Texte nous dit que Noé marchait dans les pas de Dieu, il est dit d’Abraham qu’il marchait devant Dieu, Le précédant mais aussi allant à Sa rencontre, sans doute une conséquence du Lekh Lekha, de cette mise en route dans un face à face où l’homme se tient debout face à son Créateur et engage un dialogue avec Lui.

La suite, nous la connaissons : Abraham demande si Dieu détruirait la ville de Sodome s’il s’y trouvaient 50 justes, puis 45, puis 40 jusqu’à s’arrêter au chiffre 10 où Dieu promet de ne pas détruire la ville si on y trouve au moins 10 justes.

Mais est-ce suffisant?

Deux anges envoyés par Dieu, arrivent à Sodome, l’un pour sauver Lot et l’autre pour détruire la ville selon le commentaire de Rashi. Car la ville sera malgré tout détruite à cause de ce refus de l’autre, de ce qui n’est pas soi ou comme soi, et qui va s’exprimer dans l’attitude des habitants à l’égard des « hommes de Dieu », comme le Texte les appelle, qu’ils vont vouloir « connaître ». « Fais-les sortir vers nous, que nous les connaissions », « vened’ah » (Gen 19:5). Or, nous savons que lorsque le Texte emploie le verbe « yode’a », « connaître », il s’agit de connaissance physique par les rapports intimes comme le rappelle également Rashi. Dans la Genèse, nous lisons « et l’homme connut Eve, sa femme. Et elle conçut et enfanta » (Gen 4:1). Au verset suivant de notre parasha (Gen 19:8), Loth parle de ses filles « qui n’ont pas connu d’homme » « lo yad’ou ish ». Les habitants veulent donc abuser des hommes venus dans la maison de Lot. Il y a cette volonté de réduire l’autre à une chose, à un objet de plaisir et de jouissance égotiste, désincarné et déshumanisé. L’histoire, y compris récente, nous a donné de nombreux exemples de ces viols collectifs de femmes et d’enfants des populations conquises, cette volonté de domination et d’effacement de l’autre, de sa différence, en l’avilissant dans sa chair mais aussi en imposant un remplacement de la population soumise par l’engendrement. Pour protéger les hommes de Dieu, Loth va alors proposer ses filles en échange et « vous leur ferez ce que bon vous semblera » (Gen 19:8), poussant les règles de l’hospitalité et de l’accueil de l’autre, jusqu’au sacrifice de sa famille, de sa propre chair. ça laisse songeur et nous pourrons en discuter demain matin.

Les hommes de Dieu demandent alors à Loth de quitter la ville avec sa femme et ses deux filles et d’aller vers la montagne. D’une certaine façon, ils lui demandent de prendre de la hauteur en s’extirpant de cet entre-soi néfaste, étouffant et destructeur, seule façon aussi de voir les choses autrement, d’un autre point de vue, ce que Loth va refuser en préférant aller à Tso’ar, une ville proche. A-t-il peur, en s’élevant trop, en prenant trop de  distance, de voir sa propre nature peut-être pas si différente de celle des habitants de Sodome? Craint-il que ses fautes ne le rattrapent et d’être confronté à tout ce qui le retient encore et l’enferme comme sa femme qui, malgré l’injonction « sauve ta vie, ne regarde pas derrière toi et ne t’arrête pas dans toute la plaine! » (Gen 19:17), regarde en arrière et devient une statue de sel. Elle se retournant, elle se pétrifie dans son passé, incapable de s’en détacher, de quitter son ancienne vie pour saisir la chance de tout recommencer sur de nouvelles bases, plus saines, en se tournant résolument vers l’avenir et, comme l’écrivait le poète Homère dans l’Iliade, « Laissons le passé être le passé. Ne mourez pas dans l’histoire de vos blessures passées et de vos expériences passées, mais vivez dans le présent et l’avenir de votre destin ».

Il n’est finalement pas si facile de changer de vie. Loth n’ira finalement pas à Tso’ar et prendra la direction de la montagne mais s’arrêtera en chemin pour se réfugier dans une caverne, un lieu au symbolisme fort, un lieu de repli sur soi mais aussi d’enfermement si nous nous rappelons nos cours de philo au lycée et de l’allégorie de la caverne de Platon au fond de laquelle les êtres humains, enchaînés, contemplent des ombres de la réalité. La connaissance suppose de sortir de la caverne, comme nous étions aussi sortis du Gan Eden, comme les anges enjoignent Loth et sa famille de sortir de Sodome, de cet espace clos, et d’affronter la lumière aveuglante du soleil à laquelle nous finirons par nous habituer tout comme la différence de l’autre peut nous heurter mais qu’avec confiance et ouverture d’esprit nous finirons par accueillir et respecter. Et c’est dans cette caverne que va se jouer un huis clos digne des tragédies grecques : les filles de Loth, croyant la Création à nouveau détruite, l’humanité anéantie et être les seuls êtres au monde, preuve de leur vision totalement déformée de ce qui est extérieur à elles auquel elles se ferment, décident d’assurer la descendance de leur père en couchant avec lui. L’aînée donnera naissance à Mo’av, père des Moabites et la cadette à Ben ‘Ammon, le père les Ammonites. Or, ce sont les deux peuples que nous retrouverons dans le livre du Deutéronome (Deut 23:4) qui seront exclus à perpétuité de la communauté d’Israël. Pourquoi? Parce qu’ils n’ont « pas offert le pain et l’eau à votre passage, au sortir de l’Egypte » (Deut 23:5), parce qu’ils auront refusé l’hospitalité aux enfants d’Israël quand ils étaient dans le désert, comme si l’histoire de Sodome se répétait dans un cercle vicieux que Ruth, la Moabite, brisera grâce à sa générosité et son altruisme. En prenant le contre-pied de ses ancêtres, elle renversera le décret divin pour devenir l’ancêtre du roi David et par là-même du Mashia’h qui amènera une ère de paix et de bonheur où l’humanité sera enfin réconciliée.

Le repli sur soi, le refus de l’Autre, voilà la mort de Sodome. Voilà aussi ce qui va causer aussi la perte de Loth et de sa descendance par ses deux filles avant d’être racheté par Ruth. Pour autant, faut-il tout accepter sous prétexte du droit à la différence? Y a-t-il une limite à la tolérance? Comme je l’ai dit au début de cette drahsa, Abraham est l’homme du ‘hessed, celui qui ne va pas hésiter à négocier avec Dieu pour sauver la vie d’étrangers qualifiés de scélérats mais! dans la même parasha Vayera, trois chapitres plus loin (Gen 22), il n’opposera aucune résistance quand Dieu lui demandera de sacrifier son fils Isaac, un innocent, fruit de sa propre chair, comme Loth était prêt à sacrifier ses deux filles. A-t-on affaire au même Abraham? Ou bien cette histoire ne nous enseigne-t-elle pas aussi que tout ne peut être accepté, qu’il y a une limite au ‘hessed d’Abraham incarnée par Isaac à qui l’on attache l’attribut du Din, de la rigueur, de la justice, du jugement.

Shabbat Shalom

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