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Parasha Shoftim : justice et environnement, piliers de notre existence

Shabbat 4 Elul 5784 Communauté Juive Libérale de Genève Beit GIL

Avec la parasha de ce shabbat, nous arrivons au milieu du dernier livre de la Torah, Devarim, les paroles, couramment appelé le Testament de Moïse, ses dernières recommandations au peuple qui se prépare à entrer en Terre Promise après quarante années d’errance, enfin!

On y trouve des lois et règlements édictés précédemment mais également quelques nouveautés et notamment une insistance sur la nécessité de la justice et de l’équité.

« Justice, Justice, tu poursuivras » (Deut 16:20). Une phrase qu’aurait pu prononcer maître Yoda dont le nom même rappelle le « Youd » hébraïque, l’initiale de Dieu.

Lord Acton, homme politique anglais, écrivait au XIXème siècle : « Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument ».

Dieu met ainsi en garde contre les dérives du pouvoir mais aussi contre celles de la foule. Une sentence, surtout si elle est capitale, ne pourra être exécutée que sur le témoignage de deux personnes qui engagent ainsi leur responsabilité (et les Tosafot sont très strictes sur ce point) ainsi que sur les avis et conseils d’un juge ou d’un pontife, c’est-à-dire d’une personne réputée pour sa sagesse. De cette façon, « La main du peuple » frappera « en dernier lieu » (Deut 17:7). Des juges et des juges d’application des peines sont institués et des tribunaux répartis par compétences sont mis en place.

L’histoire, notamment celle des quarante années dans le désert, a en effet montré que le peuple pouvait être versatile, facilement emporté par ses émotions et séduit par un discours démagogue. Nous nous souvenons de l’épisode de la révolte de Kora’h qui voulait renverser l’ordre établi par Moïse et Aaron et confisquer le pouvoir à son profit en prenant appui sur le peuple séduit par de belles paroles qui fleuraient bon la révolution. Pris comme une entité, le peuple n’est pas le mieux placé pour rendre un jugement juste et éclairé, un point sur lequel la Torah insiste beaucoup. Celle-ci prévient donc de livrer une personne à la vindicte populaire et met en place un subtil équilibre de pouvoirs et de contre-pouvoirs qui se contrôlent et se jugulent les uns les autres : le roi, le pontife, le juge, le prophète. Le pouvoir autocratique et absolu ne peut exister dans le Judaïsme. Même le roi, que le peuple ne manquera pas de réclamer « pour être comme les autres nations » (Deut 17:14), ne peut pas faire ce qu’il veut et reste soumis à des règles que les prophètes ne cesseront de leur rappeler. Le roi est ainsi soumis aux lois de la Torah. Et, pour lui éviter sans doute d’avoir la grosse tête et de perdre pied avec la réalité et le contact avec son peuple, il ne devra pas être un étranger, ni avoir trop de chevaux, ni renvoyer ses serviteurs en Egypte et les échanger contre des chevaux, ni avoir trop de femmes ni trop d’or. Il devra étudier les lois de la Torah toute sa vie, preuve de son humilité afin de ne pas être arrogant envers le peuple. Voilà la définition d’un bon dirigeant qui laisse songeur…

Dans le livre des Rois, nous lisons d’ailleurs que si le roi est choisi et oint par Dieu, il doit, pour pouvoir être intronisé, recevoir également l’approbation du peuple qui peut la lui reprendre. C’est ainsi que le roi Saül perdra l’esprit de Dieu après avoir perdu la confiance de son peuple et finira par mourir sur le champ de bataille…

« May the force be with you » mais il s’agit d’en user avec sagesse et discernement sans en abuser et d’agir toujours avec droiture et justice, ce qui demande un vrai travail de maîtrise de soi, et si ce n’est pas possible, de garde-fous pour éviter toute dérive.

Ainsi, Rabban Gamliel, président du Sanhédrin au milieu du premier siècle, déclarait : « le monde repose sur trois fondements : sur la justice, sur la vérité et sur la paix » (Deutéronome Rabba 5:1 Avot 1:18).

Le mot « tsedek », « justice » est d’ailleurs répété deux fois au début du verset 20 chapitre 17. Une répétition qui n’a pas manqué de susciter les commentaires des rabbins. Le texte de la Torah ne bégaie pas et si le même mot est répété deux fois c’est qu’il y a un enseignement à en tirer. Pour certains rabbins, ces deux « tsedek » concernent les juges d’un côté mais aussi chaque être humain de l’autre. La justice est l’affaire de tout à chacun et pas seulement des juges. « Ne te contente pas de constater un acte répréhensible. Lève-toi et proteste! », peut-on lire dans un midrash de Lévitique Rabbah, ce qui suppose un réel engagement de chacun pour lutter contre les injustices et toute forme d’oppression. Desmond Tutu, archevêque anglican et militant des droits de l’homme sud-africain disait d’ailleurs : « rester neutre face à l’injustice, c’est choisir le camp de l’oppresseur ».

Ces deux « tsedek » supposent ainsi d’aller au-delà de la simple application de la loi en essayant de lutter contre les causes de l’injustice comme Abraham lui-même  qui ne faisait pas que recevoir les visiteurs mais allait au-devant d’eux pour les inviter à manger, et qui, selon les Avot de rabbi Natan, construisait des auberges sur les routes qu’il empruntait  (Avot de Rabbi Natan 7).

Pour d’autres rabbins, il y a un tsedek pour l’action juste et un tsedek pour le compromis si deux personnes peuvent justifier de la même demande, afin de préserver le shalom, la paix, l’équilibre, l’harmonie.

Pour Maïmonide : ces deux « tsedek » supposent de consulter et d’étudier toutes les opinions et les différentes situations sans discrimination pour aboutir à un jugement impartial (Commentaire sur Deut 16:20).

Car la justice est essentielle pour assurer l’équilibre social et l’avenir même de l’Humanité. Et la Torah fait ici un lien étonnant avec la nature et l’environnement à travers ce verset que nous connaissons tous « car l’homme n’est-il pas un arbre des champs? ». La justice demande également à ce que nous soyons capable de ne pas nous laisser aller à nos pulsions de mort en détruisant tout. Dans la guerre, lieu justement où les pulsions peuvent se déchaîner et la justice s’effacer, la Torah nous demande précisément de la retenue en ne détruisant pas les arbres fruitiers et par-delà, en interdisant les destructions inutiles, ce qu’on appelle le principe du « bal tash’hit », « ne détruis pas ».

L’avenir n’est assuré que si nous protégeons l’environnement. A un élève qui lui demandait que faire avec un arbre qu’on serait en train de planter si le Messie arrivait, Rabbi Yo’hanan ben Zakaï, élève de Hillel, répondit qu’il fallait  d’abord finir de planter l’arbre avant d’aller accueillir le Messie. Assurer l’avenir est plus important que la promesse de Paix même annoncée par le Messie lui-même.

Je finirai par un extrait du discours attribué au Chef Seattle à la fin du XIXème siècle :

« Apprenez à vos enfants ce que nous avons appris aux nôtres : que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à notre environnement naturel atteint les enfants de la terre. Si les êtres humains polluent la terre, ils se polluent eux-mêmes. Ceci nous le savons. La terre n’appartient pas à l’humanité mais l’humanité appartient à la terre. Ceci nous le savons. Tout est connecté comme le sang qui unit une famille. Tout est connecté. L’humanité n’a pas tissé la toile de la vie; ce n’est qu’un de ses fils. Tout ce que l’humanité fait à la toile de la vie, elle se l’inflige à elle-même ».

Shabbat Shalom

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