Shabbat 20 Iyyar 5784 – Communauté Juive Libérale de Genève – Beit GIL
Le livre du Lévitique est essentiellement un livre de codes structuré en trois parties dont les charnières sont un récit, une anecdote. La première, est l’histoire des fils d’Aaron qui apportent un feu étranger et sont brulés vifs (Parasha Shemini, Lévitique 10) et la seconde est l’histoire du blasphémateur que nous trouvons dans notre parasha Emor. Dans les deux cas, il y a profanation du divin, du sacré, par des individus qui incarnent les deux pôles de la société, d’un coté les fils d’Aaron, et de l’autre le fils d’une Israélite et d’un guer, d’un Egyptien.
Ces récits créent une rupture dans la Keddousha, dont le Lévitique s’occupe presque exclusivement, comme ils créent une rupture dans le texte lui-même.
Quel est cet homme qui profane le nom de Dieu et sera lapidé pour cela?
Le Texte nous dit qu’il est le fils d’une Israélite et d’un Egyptien. Or, cette formule ne se retrouve nulle part ailleurs dans la Torah pour désigner une personne, ce qui montre déjà que cet homme a un problème d’identité sur laquelle le Texte insiste lourdement : il pose un problème au groupe.
Cet homme sort, mais on ne sait pas d’où, au milieu des enfants d’Israël, et là aussi, la tournure de phrase met en exergue son étrangeté : il ne fait pas pleinement partie du peuple d’Israël. Il est fils d’une Israélite et il se dispute avec un homme Israélite mais aucun détail n’est donné de la querelle ni de la raison du blasphème qui s’ensuit. On va trouver Moïse pour « lifrosh lahem », pour « interpréter pour eux », pour chercher une explication, la racine « lifrosh » est la même qui a donné le mot « pharisien », celui qui ne lit pas ce qui est écrit, celui qui est capable de dire autre chose que ce qui est écrit et qui l’essence même du Talmud. On met donc cet homme à l’écart en attendant de trouver une solution parce qu’on ne sait pas quoi faire de lui.
Moïse parle à Dieu et Dieu lui donne alors un principe général : celui qui blasphème, il faut le tuer mais il ne donne pas d’explication. Il enchaîne en disant que celui qui frappe toute âme d’homme mourra également. S’ensuit l’énoncé de la loi du Talion, « une fracture à la place d’une fracture, un oeil à la place d’un oeil, etc. », pour laquelle on peut s’interroger sur le rapport avec le blasphémateur. Si ce n’est que nous sommes là dans le « din », dans le jugement avec une insistance sur l’égalité, l’humanité et la proportionnalité de la punition face à la faute. Or, l’homme est issu de la tribu de Dan par sa mère qui est Bat Dibri, fille de la parole. Et il n’y a pas de jugement, de « din » sans parole, « davar », encore faut-il que cette parole soit juste.
Moïse parle ensuite aux enfants d’Israël qui sortent le « meqalel » du Ma’haneh, de ce lieu clos et protégé, de ce lieu saint (Devarim 24:15), et le lapident comme Dieu l’a ordonné à Moïse. Or, Dieu n’a rien ordonné à Moïse, le mot « tsiva » n’apparaît pas avant cela. « Tsiva », l’ordre, suppose une absence de discussion qui s’oppose au « lifrosh » et de tout ce qui tourne autour de la parole. La notion de juste punition des fautes n’est pas non plus reprise. Moïse pourtant si prompt à intercéder auprès de Dieu pour adoucir ses sentences, fait ici un raccourci pour le moins étrange.
Alors, qu’est-ce qui est en jeu finalement dans cette histoire?
Le Lévitique, comme je l’ai dit, est un livre qui ne s’occupe presque exclusivement de Keddousha, de sainteté. Nous l’avons vu notamment avec la parasha concernant la tsara’at et tout le rituel de purification qui permet de retrouver cet état de Keddousha au sein du peuple. La parasha centrale du Lévitique porte d’ailleurs le nom « keddoshim », et c’était la parasha précédente, dans laquelle Dieu nous enjoint d’être saints car Lui-même est saint (Lévitique 19:2). La vie du peuple s’organise autour du Mishkan, ce lieu saint de la présence divine et projet central qui a occupé plusieurs chapitres dans le livre de l’Exode (Chap 25 et s.) jusqu’à reproduire une cosmogonie parfaite par la distribution des 12 tribus autour de lui, dans le Livres des Nombres (Chap 22), une place pour chaque tribu et chaque tribu à sa place.
Et ici, nous avons cet homme à moitié Israélite, à moitié guer, étranger.
Rashi nous explique qu’il se dispute avec un Israélite parce qu’il a voulu planter sa tente dans la tribu de Dan, la tribu de sa mère. Or, l’appartenance à une tribu est en lien avec le père, pas la mère. Et le père est Egyptien. On imagine alors ce que les deux hommes ont pu se dire. Et c’est à ce moment-là qu’il blasphème, « Vayikov », littéralement, il fait un trou pour planter sa tente, mais aussi « faire un trou » dans le sens de percer un secret peut-être dans le rituel en critiquant la Tradition.

C’est donc un homme qui transgresse les catégories bien établies. C’est un homme qui cherche sa place dans un système qui se veut tellement parfait qu’il en devient de plus en plus rigide et déshumanisé, sclérosé, rassis comme le « lekhem hapanim », les pains laissés sur la table du Mishkan mentionnés plus haut et devenus rassis.
Dans un tel système qui fait penser à l’œuvre d’Aldous Huxley « Le Meilleur des Mondes » ou au film « Bienvenue à Gattaca » d’Andrew Niccol, quelle est la place pour la différence et la singularité? Comment intégrer ce qui est perçu comme une déviance parce que ne rentrant pas dans des cases prédéterminées? Le blasphème de cet homme n’est-il pas plutôt un cri de révolte contre un système qui nie son identité et sa différence, qui est incapable de lui faire une place? Face à cette problématique, Moïse est dépassé par les évènements et ne comprend pas ce que Dieu lui demande. Il est littéraliste et ne se confronte pas au problème qui risque, en effet de remettre en cause le fragile équilibre qu’il est en train de construire. Or, un groupe, et a fortiori la société, doit savoir et pouvoir intégrer l’altérité et la différence sans avoir peur que cela remette en cause ses fondements et ses valeurs car, comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry, « Toi qui diffères de moi, mon Frère, loin de me léser, tu m’enrichis ».
Et puis il y cette insistance sur l’unanimité dans la lapidation, or, nous savons d’après le Traité Sanhédrin du Talmud, que s’il y a unanimité, le tribunal ne peut pas exécuter la sentence de mise à mort
Ce Texte, qui tourne autour de la pureté et de la sainteté, porte aussi en lui sa propre critique et nous interroge sur la place que nous faisons, ou pas, à l’autre, comment intégrer ce qui est différent, divergeant. Il nous interroge aussi sur les notions de norme et de hors-norme, sur la définition de ce qui est dans et hors du groupe et sur la pertinence d’une perfection qui se révèle déshumanisante. Il nous rappelle également que là où il y a uniformité de la pensée, il ne peut pas y avoir de réelle justice ni d’équité…
Et puisque nous sommes encore dans la période de l’Omer pendant laquelle nous commémorons également la mort de rabbi Shimon Bar Yo’haï, à qui la tradition attribue l’oeuvre kabbalistique du Zohar, souvenons-nous que c’est l’ange de Dieu lui-même qui lui demande de retourner dans sa grotte afin qu’il ne détruise pas, par son exigence de perfection, le monde tel que Dieu l’a voulu et créé, c’est-à-dire un monde imparfait et donc perfectible, à charge pour l’être humain, de le rendre meilleur.
Shabbat Shalom
