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Tazria : Pureté, impureté et médisance

Shabbat 5 Nissan 5784 – Communauté Juive Libérale de Genève GIL

Ce shabbat, nous lisons la parasha Tazria où il est question des règles de pureté et d’impureté mais aussi de lashon hara, la mauvaise langue, la médisance, la calomnie, qui provoque la « tsara’at » que l’on traduit généralement par « lèpre » ou « infection par une grave maladie de peau » et qui recouvre des pathologies comme l’eczéma, le psoriasis, l’impétigo, la lèpre.

Ainsi, s’il apparaît sur la peau d’un individu un oedème, un ulcère, des éruptions, une partie décolorée ou squameuse, celui-ci doit le signaler auprès des prêtres. De même en cas de perte de cheveux, de moisissures sur les vêtements ou dans la maison.

Le prêtre fait alors office de diagnostiqueur et prescrit des rituels mais non des médicaments. Comme le souligne le bibliste moderne Baroukh A. Levine (dans JPS Torah Commentary), le prêtre « combine des procédures médicales et rituelles pour sauvegarder la pureté du sanctuaire et de la communauté israélite exposée aux maladies. Il enseignait la loi à la population et était chargé de faire appliquer les procédures prescrites ».

Ce rituel consiste donc en l’isolement de la personne pendant sept jours afin de protéger la communauté contre ceux déclarés « impurs ». Une fois guérie, celle-ci se baigne, se rase tous les poils, lave ses vêtements et apporte un sacrifice appelé « offrande expiatoire ». C’est donc bien un rituel de « purification » devant mettre fin à un état d’impureté rituelle liée à des actes fautifs, et équivalant au pardon des mauvaises actions qui ont causé les infections.

Dans le judaïsme, l’impureté, qui se dit « tamei », n’est pas synonyme de saleté et n’a pas de connotation péjorative. Elle est liée à une diminution voire une suppression de vie, à quelque chose qui se ferme (« toumah » de la racine « timtoum » qui signifie fermeture), à quelque chose qui se fige, se sclérose contrairement à la dynamique ascensionnelle qui est propre à la vie et à la progression morale, et qui est associée à la pureté, « tahor », ou à la sainteté. Ainsi, pour le Talmud, le grand-père de l’impureté est la mort.

Maïmonide, rabbin et médecin du Moyen-Age, écrivait que la « tsara’at » était un signe pour avertir le peuple d’Israël de se prémunir du lashon hara. Les maux causés par les mots, souvent cachés, dits par-derrière, s’expriment alors d’une façon visible de tous : sur la peau, un peu comme si l’extérieur devenait tout à coup le reflet de notre intérieur et des pensées de notre coeur. L’isolement de sept jours devient alors un moyen pour inciter la personne à faire son examen de conscience afin de rectifier son comportement, obtenir le pardon de Dieu et pouvoir ainsi être réintégrée dans la communauté (selon le commentaire de Sforno).

Mais comment les Sages ont-il associé la « tsara’at », les maladies de peau, aux mauvaises actions est notamment aux mauvaises paroles, au « lashon hara » ? Et bien, en prenant comme exemples les grands personnages de la Bible qui ont été frappés par cette maladie.

Ainsi, quand Moïse se tient devant le Buisson Ardent au moment où Dieu lui demande de retourner en Egypte pour délivrer le peuple de l’esclavage (Exode 4:1-6), Rashi commente qu’il est frappé d’une grave infection cutanée après s’être plaint à Dieu que le peuple ne l’écouterait pas. Insinuant que le peuple refuserait de suivre les commandements de Dieu « sa peau est devenue infectée et blanche comme la neige ».

De même, Myriam dans le livre des Nombres (12:1-13), Parasha Baha’alotekha, – est frappée de tsara’at après avoir médit en public de la femme kushite de Moïse ou de Moïse lui-même qui négligeait ses devoirs familiaux.

Dans le deuxième livre des Chroniques, c’est le roi Ozias qui développe une maladie de peau, la « tsara’at » sur son front, après avoir cherché à abuser de son pouvoir pour s’approprier les hautes fonctions des prêtres (II Chroniques 26:16).

Pourquoi une telle sanction?

Rabbi Yohanan au 1er siècle disait que « propager la calomnie, le mensonge ou la désinformation constitue le lashon hara et revient à nier la puissance de Dieu ».

Que se passe-t-il quand une personne médit d’une autre personne? Elle la fixe dans un état en lui déniant toute capacité d’évolution ou d’être autre. Elle la fige et par là-même se fige également dans une représentation unique de l’autre et du monde. Elle projette aussi sur l’autre ses propres fantasmes ou ses propres peurs. Une amie psychologue m’avait fait remarquer à juste titre que les problèmes de peau type psoriasis ou eczéma, étaient souvent liés à des blocages psychologiques, comme si le corps exprimait ce que l’esprit tentait de refouler et de fixer.

On peut comprendre de la même façon la tsara’at qui frappe Moïse devant le Buisson Ardent. Pas de médisance comme on l’entend généralement mais, de la part de Moïse, une supposition a priori basée sur sa subjectivité, un refus de la reconnaissance de l’autre pour ce qu’il est, un manque de confiance en l’autre et en ce qu’il est capable de faire, cette confiance qui permet de grandir et de se construire.

La psychologie moderne a attiré l’attention sur l’importance du langage utilisé avec les enfants et notamment sur ces phrases qui marquent et peuvent entraîner des blocages sa vie durant : « tu es méchante » ou « tu es incapable » mais aussi à l’inverse, « tu es formidable tu réussis tout », ce qui peut bloquer l’enfant et l’empêcher d’agir par peur de l’échec… La parole peut ainsi avoir de grandes répercussions d’où l’importance du langage, de la juste parole et de la parole juste, dans le judaïsme. Avoir une parole qui accompagne, qui porte, qui élève, comme ce soir avec notre Bar-Mitsva Ben, sans pour autant lui faire porter le poids d’une exigence sclérosante voire destructrice.

Les sages précisent que quand on médit d’une personne, il y a trois victimes : le médisant, la personne qui écoute et la personne objet de la médisance (Pinhas Peli).

Toutefois, une question demeure pour une prochaine parasha (Baha’alotekha) : Myriam ET Aaron ont médit à propos Tsipora mais seule Myriam est frappée de tsara’at. Est-ce à dire qu’en tant qu’aînée elle porte la responsabilité de l’exemplarité? Ou qu’en tant que femme, porteuse de la vie et gardienne de la transmission, elle se doit d’être plus que tout autre dans cette dynamique de vie? La question reste ouverte.

Shabbat Shalom 

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