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Va’era, « et il se fit voir ». Mais qui donc?

Parasha Va’era – 3 Shevat 5784 – Communauté Juive Libérale de Grenoble

Va’era, « et il se fit voir ».

Qui donc? Dieu lui-même.

Dieu est apparu (va’era) aux patriarches sous son attribut El Shaddaï, le Tout-Puissant, le Maître des Armées Célestes, mais il ne s’est pas fait connaître sous son Nom ineffable, le Tétragramme. A Moïse, non seulement Il se fait voir dans son attribut de miséricorde, de ‘hessed, mais Il se fait également connaître en lui dévoilant Son Nom : וַיְדַבֵּ֥ר אֱלֹהִ֖ים אֶל־מֹשֶׁ֑ה וַיֹּ֥אמֶר אֵלָ֖יו אֲנִ֥י יְהֹוָֽה׃ – Dieu adressa la parole à Moïse, en disant: « Je suis l’Éternel » (Exode 6:2)

Vraiment? Prononcer le nom de quelqu’un, c’est le rendre présent, le toucher, le circonscrire dans sa propre réalité. C’est créer une intimité avec lui. C’est pourquoi, dans le « Phèdre » de Racine, Hippolyte ne prononce pas le nom de sa belle-mère mais use d’une périphrase : « la fille de Minos et de Pasiphaé ».

Or, peut-on prononcer le Nom de Dieu? Peut-on circonscrire Dieu dans notre réalité humaine? Peut-on avoir cette intimité avec Lui? Non. C’est sans doute pour cela que Dieu se fait connaître par le Tétragramme, contraction du verbe « être » aux trois formes du temps : le participe présent, l’accompli ou passé, et l’inaccompli ou futur, ce Nom ineffable, imprononçable, inscrit dans le Saint des Saints du Temple de Jérusalem et lu, le Jour de Kippour, par le Cohen Gadol qui, seul, en connaissait la prononciation exacte et dont nous avons perdu la tradition depuis la destruction du Temple.

A la question de Moïse qui demande à Dieu dans la parasha de la semaine dernière « les enfants d’Israël me demanderont qui m’envoie, que vais-je leur dire? », Dieu répond « אֶֽהְיֶ֖ה אֲשֶׁ֣ר אֶֽהְיֶ֑ה » « Je serai qui je serai » au futur. Une réponse très énigmatique, digne du Sphinx, mais très juive aussi dans cette volonté de ne rien figer, de tout laisser malléable et évolutif dans cet inaccompli du temps où tout reste possible. Dieu ne se laisse pas enfermer dans nos catégories et nos concepts trop humains et échappe ainsi à notre appréhension. Il ne se laisse pas non plus enfermer dans notre conception limitée du temps. La temporalité de Dieu, comme la temporalité juive, est une temporalité ouverte, où le futur est un inaccompli en perpétuel devenir à l’image de la Création qui est toujours en train de se faire.

Pour autant, la relation est-elle impersonnelle et anonyme? Non plus, car comme l’écrit Martin Buber, le judaïsme est une relation de « Je et Tu » avec la divinité. Voilà tout le paradoxe!

Dieu fait alliance avec un personnage, Abraham, Isaac, Jacob, puis avec un peuple, Israël, qu’il a choisi mais ce choix est possible parce qu’il y a une réponse à un appel. Comme le souligne Franz Rosensweig dans « l’Etoile de la Rédemption » : Dieu interpelle un personnage, souvent deux fois : « Abram Abram », « Yaacov Yaacov », « Moshe, Moshe » mais celui-ci répond, « Hineni », « Me voici / Je suis prêt ». Nul mérite mais un « être là », une aptitude à changer le cours de l’histoire en osant franchir les frontières : les frontières des interdits, les « on a toujours fait comme ça », les vérités établies, les frontières sociales, sociologiques, culturelles, scientifiques… La relation entre Dieu et l’être humain puis entre Dieu le peuple d’Israël est profondément dialogique. Comme le rappelle Abraham Heschel dans « Dieu à la recherche de l’homme », c’est Dieu qui trouve le peuple. Mais le peuple répond comme au verset 8 du chapitre 24 de Shemot : « na’asse venishma », « nous ferons et nous entendrons/comprendrons ». Ce choix n’est pas une discrimination parmi les peuples, il ne se fait pas à l’exclusion des autres et ne signifie pas que nous sommes supérieurs aux autres peuples. Dieu est le Dieu d’Israël mais aussi le Dieu des autres nations et le Dieu de nos ennemis, le Dieu de tous les êtres humains qui ont été créés à l’image de Dieu, « Betsellem Elohim ». Le choix est dans cette relation particulière établie entre Dieu et un peuple qui a répondu.

Simone Veil écrivait que « L’amour ne se crie pas, il se prouve ». La relation à l’autre se construit par des actes plus que par des discours. Si Dieu échappe volontairement aux représentations humaines, son Nom ineffable, signature de Ses œuvres, encadre le mystère de Sa Création comme dans le psaume 8 où on retrouve ce même verset contenant le Nom de Dieu au début et à la fin du poème : יְהֹוָ֤ה אֲדֹנֵ֗ינוּ מָֽה־אַדִּ֣יר שִׁ֭מְךָ בְּכׇל־הָאָ֑רֶץ « Éternel, notre Seigneur! que ton nom est glorieux par toute la terre! » (Ps 8 v 2 et 10). En plaçant Sa confiance en l’être humain, Dieu intervient dans son histoire et établit cette relation personnelle et intime avec lui. Ce Nom ineffable contient toute la promesse faite par Dieu à l’humanité. « Je serai avec toi » répond Dieu à Moïse dans Shemot, la parasha précédente. Alors nous pourrions répondre « parce que quelqu’un croit en moi et me fait confiance, je ne suis plus seul ».

Shabbat Shalom

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