Parasha Vayetse – 12 Kislev – Communauté GIL de Genève
Avec la parasha de ce shabbat, « Vayetse » « il sortit », nous avons à nouveau une histoire d’exil. Mais aussi une histoire de rêve.
Jacob sort donc de Beer-Sheva, le puits du serment – précisément là où Abraham avait conclu une alliance avec le roi Avimelekh, où il y avait planté un bouquet d’arbres et y avait proclamé le nom de l’Eternel – puis alla à ‘Harran (Gen 28:10). En Assyrien, ‘Harran, c’est aussi la route ou la croisée des chemins. Le Texte nous dit ensuite que Jacob atteignit le lieu « Vayifga baMaqom » et qu’il dormit là. « HaMaqom », c’est le lieu mais de quel lieu parle-t-on? Est-ce le « Maqom » que Dieu a indiqué à Abraham au verset 3 du chapitre 22 de la Genèse, le Mont Moriah sur lequel Isaac fut ligaturé? Mais « haMaqom » est aussi un des noms pour désigner Dieu et « vayifga » signifie également « rencontrer ». Jacob aurait-il rencontré Dieu sur la route de l’exil, à la croisée des chemins? Et se serait-il cogné à Dieu puisque « vayifga » a aussi le sens de « frapper »? S’il a été frappé par Dieu, le coup fut suffisamment fort pour qu’il tombe dans les pommes, ou plutôt qu’il s’endorme nous dit le Texte et fasse un rêve.

Mais de quoi rêve Jacob? D’une échelle « moutsav » installée sur la terre et dont la tête atteint ou touche « maguiya » les Cieux, dans une sorte de tension entre deux pôles qui semblent irréconciliables. Et il rêve d’anges qui montent et descendent le long de cette échelle dans un mouvement incessant de va-et-vient (Genèse 28:12).
Pourquoi cette tension et pourquoi ce mouvement perpétuel qui part du bas, de la terre, pour s’élever vers le ciel? Peut-être pour nous apprendre que si nous ne sommes que corps, que matière, les pieds ancrés dans la terre, nous prenons le risque d’être prisonniers de nous-mêmes, de nos passions et de nos pulsions, comme Caïn. Mais si nous ne sommes qu’esprit, nous manquerons alors de consistance et deviendrons buée vouée à disparaître comme Abel, « Hevel », ce souffle, certes vital que l’on retrouve dans Kohelet, mais qui finit par s’évanouir. Ces deux aspects sont donc nécessaires et complémentaires et doivent s’équilibrer pour que l’être humain soit complet.
Quand je lis ce passage sur le rêve de Jacob, je pense au dessin animé Cendrillon de Walt Disney. Je vois en effet cet impressionnant escalier que Cendrillon, vêtue des habits de lumière prêtés par sa fée-marraine, gravit, pour atteindre la royauté de l’esprit ou la divinité représentée par le Prince, la séphira Keter dans l’arbre séphirotique, domaine de l’Atsilouth, de l’Emanation. Cendrillon y parvient parce qu’elle est prête, parce qu’elle est déjà dans cette verticalité, dans cette verticalisation de l’être. En effet, Cul-Cendron est ainsi nommée dans le conte de Charles Perrault car elle avait l’habitude de s’asseoir dans les cendres du foyer de la cheminée, sa place favorite. Et qu’est-ce que la cheminée, le foyer, si ce n’est le coeur mais aussi l’axe vertical de la maison, cet axis mundi qui fait le lien entre la terre et le ciel! Cendrillon est déjà dans cette démarche de transcendance et de recherche spirituelle tout comme Jacob. Et cette recherche ne peut se faire que si l’on est debout. Et dans « Maqom » il y a aussi la racine « qoum », « se lever » « être debout ». Le Maqom est aussi le lieu où on se tient debout, droit, face à Dieu.
Mais le voyage ne s’achève pas là. Une fois arrivé « en-haut », nous n’avons fait que la moitié du chemin car il faut en effet redescendre dans la matière, avec ce supplément d’âme obtenue, pour la spiritualiser. C’est un voyage initiatique qui initie, commence un chemin qu’il faudra poursuivre ici-bas. Tout en haut de ce grand et majestueux escalier, Cendrillon rencontre le Prince, ou la divinité, qu’elle ne reconnaît pas, et, l’esprit emporté, elle en oublie presque les recommandations de la fée-marraine. Si les douze coups de Minuit ne l’avait pas rappelée à la raison, elle aurait pu en perdre la tête comme Ben Zoma, l’un des quatre Sages du Talmud (TB Haguiga 14b) qui étaient entrés dans le Pardès et dont seul Rabbi Akiva en sorti « beshalom », « en paix », mais aussi « entier ». Cendrillon doit donc redescendre dans le royaume terrestre, avant de perdre pied, de perdre le contact avec la réalité, de perdre aussi sa matérialité, sa consistance et de se dissoudre. Mais qu’est-ce que le domaine terrestre, Malkhout, sinon aussi le domaine de l’action, « Asiah ». Ce retour dans la matérialité du monde n’est en rien passif car ce qui nous est demandé, c’est bien d’agir dans le monde, de le transformer comme nous avons été transformés au contact de la divinité, pour en faire un monde plus juste et plus harmonieux. Pour autant, Cendrillon ne redescend pas du Royaume céleste tout à fait entière puisqu’elle y laisse, comme chacun le sait, une pantoufle de verre. Elle laisse quelque chose d’elle qui va permettre au Prince, à la divinité, de la retrouver mais aussi d’être reconnue puisque même si cette pantoufle est brisée, l’autre lui servira de signe de reconnaissance. Un lien est ainsi établi entre les deux mondes.
La connaissance est un exil, une sortie de soi, parfois de sa zone de confort, qui nous permet d’accéder à l’histoire et d’agir dans le monde. Ainsi, dans le récit de la Création, Dieu renvoie Adam et Eve du Gan Eden en leur assignant une mission : travailler, cultiver la terre de laquelle ils ont été pris « la’avod et ha’adama asher louqar misham ». La terre, « adama », c’est le monde de la matière mais c’est aussi « Adam », l’être humain lui-même qu’il faut donc travailler.
De même, Jacob sort du giron maternel pour se confronter au monde extérieur, et aller à la rencontre de Dieu mais aussi de lui-même puisque ce n’est qu’au bout de vingt ans d’exil de soi, et à la suite de son combat avec ce personnage énigmatique, un envoyé de Dieu ou bien sa propre conscience, qu’il accèdera à sa véritable identité « Israël », lui qui se définissait jusque là par rapport à l’autre « Eqev » le talon d’Esaü qu’il tenait à sa naissance mais aussi, puisque la même racine donne « Yqva », « celui qui use de subterfuge ». C’est à partir de ce moment-là que notre histoire, en tant que peuple, va pouvoir s’écrire.
Le rêve de Jacob est sans doute un rêve d’harmonie entre la Terre et le Ciel, entre la Matière et l’Esprit, entre les instincts primitifs et l’esprit de civilisation. Jacob rêve de réconciliation fraternelle avec l’autre-frère, entre l’homme de culture qu’il incarne, celui qui fait le lien avec le passé et se projette dans le futur, et l’homme de nature, Esaü, celui qui est dans l’ici et maintenant, dans l’assouvissement de ses besoins primitifs. Si l’un, Esaü, nous permet de survivre dans le monde, l’autre, Jacob, nous permet de vivre en être civilisé dans la société humaine. Les deux sont nécessaires pour que l’être soit complet, et ce n’est pas un hasard si Esaü et Jacob sont jumeaux, l’un devant nourrir l’autre et réciproquement comme les anges qui ne cessent de monter et de descendre de l’échelle, cette échelle qui se dit « soulam » en hébreu avec un « samekh » mais qu’on pourrait lire avec un « shin » « shalem », ce qui est complet, apaisé.
Un proverbe juif dit : « on ne peut offrir à ses enfants que deux choses : des racines et des ailes ». Des racines pour s’ancrer dans le passé et se souvenir et des ailes pour construire l’avenir mais aussi pour rêver.
Et nous? De quoi rêvons-nous?
Shabbat Shalom

shalom,
je rêve que je suis un arbre dont le cimes tourne vers le ciel et mes pieds bien enracinés pour avoir les pieds sur terre 🌎
effectivement, la dualité de l’homme lui donne cette dimension de rêver et actif dans son monde
Et sous le regard de Dieu
J’adore ces commentaires bien inspirés
cordialement
Landry
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« Les racines du ciel » 😉
Merci de votre retour 🙏🏻
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