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Parasha Lekh Lekha : « Bring them home »

Shabbat 13 ‘HeshvanJudaïsme en Mouvement – Communautés Pelleport-Surmelin

« Lekh Lekha », « va pour toi, va vers toi » pourrait-on traduire, parasha fondamentale pour le Judaïsme puisque c’est à partir de ce moment-là, à partir du moment où Abram répond à l’appel de Dieu « hineni », « me voici », à partir du moment où il « s’éloigne de son pays, de son lieu natal, de sa maison paternelle » (Ber 12:1), qu’il devient un patriarche et surtout qu’il devient le premier « Ivrit ».

Qu’est-ce qu’un « Ivrit » qui a donné en français le mot « hébreu » ? La racine du mot « ever », « ayin-vet-resh », signifie « traverser », « passer de l’autre côté » mais aussi « transgresser ». Le « Ivrit » est celui qui passe, qui est de partout et de nulle part ainsi que Joseph se présentera devant Pharaon quand il lui dira « Je suis un Ivrit ». Il est aussi celui qui traverse comme Abram qui est passé de l’autre côté de la rive de l’Euphrate pour aller vers le pays que Dieu lui indiquera. Il est aussi, au sens figuré, le « passeur d’âmes » puisqu’Abram est le premier à passer et à faire passer avec lui tout un groupe d’individus du polythéisme au monothéisme éthique. Mais, en passant du nomadisme au semi-sédentarisme, il est également celui qui transgresse les catégories pour tenter cette réconciliation presque impossible des contraires, des frères ennemis, les Nomades et les Sédentaires, Babylone et l’Egypte, Abel et Caïn. En cela, Abram est un maillon essentiel de la chaîne de l’Humanité qui se veut fraternelle.

Les versets que nous lirons demain matin ont un écho troublant avec les évènements actuels. En effet, nous y lirons comment Abram a délivré son neveu Loth, qui avait été fait prisonnier.

Loth avait suivi Abram jusqu’à Bethel. Dans le Torah, on lit qu’une dispute éclate entre les gardiens du troupeau de Loth et ceux d’Abram sans en donner la raison. Certains commentateurs, comme Rabbi Berekhia dans Genèse Rabba (41:5) explique que les bergers du troupeau de Loth ne respectaient pas les bornes frontières, permettant ainsi à leurs bêtes de paître là où elles le souhaitaient y compris sur les terres d’Abram. Les bergers du troupeau de ce dernier les accusèrent alors de vol. Le ton monta et la dispute devint publique pour se transformer en un conflit ouvert, les bergers de Loth insultant Abram en le traitant de « mule stérile » et les bergers de ce dernier répondant que « Loth était devenu un idolâtre et un mécréant malhonnête ». Pour apaiser la situation, Abram proposa à son neveu de se séparer, chacun empruntant un chemin différent au choix de Loth : s’il choisit d’aller à droite, Abram ira à gauche et inversement. Loth choisit ainsi de s’installer à Sodome tandis qu’Abram restait en terre de Canaan.

Mais peu de temps après, une guerre éclata entre les rois environnants et Loth fut fait prisonnier. Malgré leurs désaccords et leur séparation, Abram va lever une armée et tout mettre en oeuvre pour libérer son neveu, au risque de sacrifier sa propre vie. Pourquoi? Na’hmanide, explique que quand une personne est faite prisonnière, les autres doivent voir en elle un « frère » et aller le secourir et c’est ce dont Abram aurait pris conscience à ce moment-là.

L’acte d’Abram va ainsi servi de référence à l’un des principes essentiels du judaïsme jusqu’à devenir l’un des commandements les plus importants selon les rabbins, plus important que la charité faite aux pauvres pour Maïmonide (Mishne Torah Aniniyim 8:10-12) : le Pidyon shevouim, « le rachat des captifs ». Ainsi, dans Genèse Rabba (43:2), les Sages commentent que sauver une vie en libérant un captif était une des formes les plus élevées de servir Dieu. Dans le traité Baba Batra du Talmud de Babylone (8b), les rabbins autorisaient même que l’argent mis de côté pour construire une synagogue soit utilisé comme rançon pour libérer des Juifs en captivité, ajoutant même que celui qui tardait à libérer un Juif, c’est comme s’il avait versé son sang.

Au cours des siècles, des communautés juives ont ainsi collecté des fonds pour libérer des Juifs retenus en captivité. Et au-delà de leur communauté, beaucoup de Juifs se sont également engagés dans des actions de libération des opprimés : combien de Juifs qui ont suivi le rêve marxiste de libération des peuples, combien de Juifs dans la Résistance pendant la Seconde Guerre Mondiale avec les milices patriotiques juives, combien de Juifs luttant pour les droits et libertés civiques aux Etats-Unis notamment l’homme d’affaires Kivie Kaplan, le rabbin et philosophe Abraham Heschel qui s’engagea auprès de Martin Luther King, combien de Juifs combattant l’apartheid en Afrique du Sud comme Joe Slovo, l’avocat et ami de Nelson Mandela, la députée Helen Suzman, Annie Goldberg, figure emblématique du combat des Sud-Africains contre le racisme, l’auteur-compositeur-interprète et ethnologue Johnny Clegg, la syndicaliste Rachel Simons… Tous témoignent de cet engagement en faveur du frère humain dans la souffrance de l’oppression.

Ce qui est également frappant, dans notre parasha, c’est que, alors qu’Abram sort victorieux de la bataille et libère son neveu Loth, il refuse toute récompense et la part du butin qui pourtant lui revient et proposées par Melkisedek, « Melekh Tsedek », le roi juste de « Shalem » une ville dans laquelle certains commentateurs voient la préfiguration de Jérusalem, « Yerushalaïm » littéralement la « ville des deux paix » ou « des deux complétudes ». Pourquoi? Une explication est donnée par le Texte même : Abram ne veut pas que l’on pense qu’il a été enrichi par le roi et qu’il lui est redevable de quoique ce soit. Les rabbins du midrash précisent qu’on aurait également pu penser qu’Abram avait secouru son neveu par appât du gain or, selon Shimon ben Azzaï dans les Pirke Avot (4:2) : « la récompense d’une mitsva est de faire une autre mitsva ». Le sauvetage des captifs est un devoir et un commandement qui doit être fait pour lui-même, sans contrepartie, car ainsi que nous le lisons dans le Traité Sanhédrin du Talmud (5) mais également dans le Coran (Sourate 5, verset 32) : « Celui qui sauve une seule âme est comme celui qui a sauvé le monde entier ».

Aujourd’hui, les affaires internationales sont devenues tellement complexes et sensibles que la libération des captifs et notamment des otages est laissée aux mains des « experts ». Pour autant, sommes-nous démunis pour agir? Je ne pense pas. Peut-être que chacun à son niveau, en relayant des informations vérifiées qui rétablissent les faits et combattent les fake news, les raccourcis faciles, par des actions comme celles que nous avons vues dans plusieurs capitales occidentales comme à Tel Aviv et à Paris avec la table de Shabbat ou, à Londres, les poussettes vides avec le nom des enfants détenus en otages, par le collage des affiches des otages sur les murs afin de mettre un visage sur un nom, en créant des élans de solidarité interculturelle et intercultuelle, il y a la possibilité de changer les choses, faire pression et de hâter la libération des captifs.

En ce shabbat, je souhaite aux otages, à leurs familles, à toutes les victimes d’oppression, à nous tous aussi force et courage en espérant la fin prochaine de leur calvaire.

Shabbat Shalom

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