Kippour 5784 – GIL Genève
Ha! Jonas! Autant j’ai quelques réticences avec Abraham, autant j’aime beaucoup le personnage de Jonas, un peu drama queen sur les bords mais au fond, tellement humain.
L’histoire de Jonas nous parle de repentance, en l’occurence celle de Ninive, mais aussi de choix et fait écho à notre lecture de la Torah précédente où au chapitre 30 du Deutéronome (Deut 30 : 8-20) nous lisons « Choisis la vie et tu vivras ». Mais ce choix sur le mode impératif en est-il vraiment un? Quel est la part du libre-arbitre? Pouvons-nous échapper à la direction donnée par Dieu?
Jonas a essayé… C’était bien parti pourtant, mais il a fini par être rattrapé. Par le gros poisson qui l’avale et le recrache sur le rivage dans la direction de Ninive puis par Dieu lui-même qui ne le lâche pas.
Jonas a cette « ‘houtspa », cette audace incroyable de s’opposer à Dieu. Non pas comme Moïse a pu tenir tête à l’Eternel pour sauver le peuple d’Israël qui s’adonnait à l’adoration du veau d’or, mais en désobéissant purement et simplement à l’injonction divine. En effet, Dieu lui demande de se lever et d’aller à Ninive, la grande ville, et Jonas se lève mais va dans la direction opposée. Pourquoi? Est-ce le caprice d’un enfant têtu et boudeur? Ou ses raisons sont-elles plus profondes et justifiées?
Un midrash des Pirkei de Rabbi Eliezer explique que Jonas aurait auparavant annoncé la destruction de Jérusalem qui, s’étant repentie, échappa ainsi à la prophétie. Mais, au lieu de remercier la prophète et de glorifier Dieu, les habitants de Jérusalem se seraient moqués de Jonas. Concernant Ninive, ce dernier craindrait ainsi de se faire passer à nouveau pour un faux-prophète, de perdre toute crédibilité et, pire, de faire un ‘hilloul Hashem, une profanation du nom divin.
Rabbi David de Louria, au XIXème siècle (1798-1855), commente : « Telle est la réaction des moqueurs impies : ils n’attribuent pas l’annonce du décret à leur repentir. Au contraire, ils déclareront avec une grande suffisance que la prophétie de Jonas était sans aucun fondement, ou bien que Dieu n’avait pas le pouvoir de les punir. Ils ne comprennent pas que Dieu puisse changer son verdict, a fortiori, s’il avait déjà été rendu public, à la suite du repentir ».
D’autre part, si on suit l’opinion d’Ibn Ezra (1089-1167), en s’appuyant sur le verset 3 du chapitre 1, Jonas ne devait pas annoncer tout de suite la destruction de Ninive mais dans un premier temps porter un avertissement. « Crie contre elle, car leur méchanceté est montée devant Moi… ». Ce n’est qu’au verset 4 du chapitre 3, quand Jonas arrive à Ninive, que la prophétie est dévoilée : « Encore quarante jours et Ninive sera renversée ».
Toujours dans les Pirkei de Rabbi Eliezer au chapitre 9, on peut également lire la crainte que, si Ninive se repent, la colère de Dieu allait se retourner contre le peuple d’Israël qui, lui, ne se repent pas malgré les nombreuses exhortations des prophètes. Si Jonas boude après le repentir de Ninive, c’est parce que ce repentir équivaut à une condamnation d’Israël qui ne fait pas teshouva. C’est également l’interprétation d’Abravanel (1437-1508) : le repentir de Ninive va servir de bâton de la colère divine. Ninive envahira et détruira en effet le royaume d’Israël en 722-21 BCE (et nous perdrons 10 tribus dans l’histoire…).
Tout ceci peut en effet expliquer que Jonas n’ait pas très envie d’aller à Ninive.
Alors?

Peut-être que ce qui est important dans cette histoire n’est pas tant le sauvetage de la ville de Ninive de la destruction, dont le repentir sera pour le moins spectaculaire si ce n’est théâtral, et finalement de courte durée puisque la ville sera quand même détruite plus tard, que l’histoire même de Jonas, une histoire plus personnelle, une histoire qui pourrait être la nôtre.
Jonas embarque donc sur un bateau à Tarshish, un mot assez mystérieux que le Targum repris par Rashi (1040-1105) comprend comme étant la mer, pour aller dans la direction opposée à Ninive. Il descend dans la soute du bateau, à moins qu’il ne descende en lui-même? Le bateau « oniah » dans le Texte devient alors « sephinah », qui ressemble à « tsafoun » en hébreu, et qui signifie « caché ». Jonas se cacherait-il au fond de lui-même, essayant de s’oublier en plongeant dans un profond sommeil. Un profond sommeil qui rappelle celui que Dieu va faire peser sur l’Adam Rishon, l’Adam primordial, dans la Genèse, et qui va permettre l’apparition de la conscience, de l’autre, de l’alter ego (Genèse 2:21). Mais Dieu n’est pas du genre à nous laisser l’esprit tranquille et Il se manifeste à travers une tempête qui ne semble toucher que le bateau dans lequel Jonas se trouve.
Les marins cherchent à connaître le nom de la personne à cause de qui cette tempête a lieu et procèdent à plusieurs tirages au sort qui désigne à chaque fois Jonas.
Selon Proverbes 16:33 : « On agite le sort dans l’urne mais l’arrêt qu’il prononce vient de l’Éternel. » Dieu désigne donc le sort et il n’y a pas de hasard. « Rak me’Hashem ».
Mais, comme les marins sont scrupuleux et ne veulent pas condamner un innocent, ils veulent s’assurer de l’identité de ce dernier et lui posent des questions d’ordre d’appartenance tribale, professionnelle, ethnique mais pas personnelle. Et la réponse de Jonas est intéressante : il répond qu’il est « hébreu », « Ivrit », comme Abraham, comme Joseph également quand il se présente devant Pharaon. Le « ivrit » est celui qui traverse, qui transgresse, et qui essaie de réconcilier les opposés, les nomades de Babylone et les sédentaires d’Egypte, Caïn et Abel. Quand Jonas répond qu’il est « Ivrit », il signifie qu’il est de nulle part et de partout. Qu’il est le passeur. Etre un « Ivrit » c’est croire qu’il y a à l’origine du monde autre chose qu’une causalité mécanique. En effet, dans le judaïsme, on n’accepte pas que le monde soit ce qu’on peut en déduire. La marche du monde ne s’explique pas par les lois physiques du monde. Il y a une conscience supra naturelle qui a précédé toute création et qui obéit à ses propres lois dont on peut trouver un écho dans notre Torah.
Jonas reste trois jours et trois nuits dans le ventre du gros poisson. Il met également trois jours pour traverser Ninive. Trois, c’est le temps de la réflexion et de la maturation. C’est le temps aussi pour changer d’avis. On trouve d’autres exemples dans la Torah : au verset 4 du chapitre 22 de la Genèse que nous avons lu le premier jour de Rosh HaShana, Abraham met trois jours pour atteindre le Mont Moriah avec son fils Isaac. Lors du premier voyage des frères de Joseph en Egypte, celui-ci les fait enfermer trois jours et trois nuits (Chap 42:17) et Juda reconnaît à ce moment-là que s’ils en sont arrivés là c’est à cause de ce qu’ils ont fait à leur frère. Là commencent la réflexion et la repentance. C’est là que l’on trouve le point de bascule.
A l’issue de ces trois jours et trois nuit, Dieu entend la prière de Jonas comme une repentance sincère (Ch 2:10) et finit par lui pardonner sa rébellion. Il estime qu’il n’y a plus
d’opposition de la part de Jonas mais une supplique, une soumission, même si Jonas sous-entend que si Dieu le sauve il offrira des sacrifices donc ira à Jérusalem plutôt qu’à Ninive. On a ici un parallèle, et même une pointe d’humour, avec le début de l’histoire quand Jonas s’était levé à la demande de Dieu mais sans aller à Ninive. Ici, Dieu accepte la prière mais pas qu’il aille à Jérusalem. Jonas tire alors les conséquences de la demande qu’il a faite à Dieu : l’Eternel lui sauve la vie mais l’oblige à aller à Ninive.
Dieu pardonne également à Ninive parce qu’à un instant T, les habitants de Ninive ont fait preuve d’un repentir sincère. Le prophète Isaïe (Isaïe 55:7-9) le proclame : si le méchant quitte son chemin et renonce à ses mauvais penchants, Dieu lui accordera son pardon.1
Selon le Talmud, dans le Traité Rosh HaShana 16b, Dieu juge une personne en fonction de son mérite présent et non en fonction de ce qu’il est susceptible de faire. Un instant de repentir peut effacer toute une vie de transgressions, à condition de ne pas recommencer sinon la sentence tombe. Et c’est peut-être à ce moment suspendu, ce point de bascule, qu’on trouve le libre arbitre, cette possibilité de choisir la vie ou la mort. Dieu prévient toujours de ce qu’il va faire et fait toujours ce qu’il dit mais laisse l’homme décider.
Alors que tout semble écrit, il y a toujours cette possibilité de changer les choses à tout moment en prenant la bonne décision. Il n’y a pas de fatalité, de « fatum », ce destin grec souvent tragique, décidé dès le départ et où les êtres humains ne sont que des jouets entre les mains des dieux.
La temporalité du judaïsme est une temporalité ouverte. Et même plus! Elle est réversible. Le temps juif est quantique.
En grammaire hébraïque, cette réversibilité du temps est marquée par la lettre « vav », cette barre verticale qui sert également de conjonction de coordination pour lier deux éléments ensemble et qui, quand il est « conversif » au début d’un verbe transforme le passé en futur et le futur en passé.
Et cette réversibilité du temps, nous la vivons chaque année pendant la journée de Kippour, le jour où les compteurs sont remis à zéro, où nous pouvons tout recommencer en ayant rectifié le passé pour construire l’avenir. Car cette réversibilité du temps est intimement lié à notre relation à l’autre qu’il nous faut réparer.
Comme le souligne le philosophe Franz Rosenzweig dans L’Etoile de la Rédemption, le temps juif est un temps d’attente, mais ce n’est pas une attente passive. c’est un temps inaccompli qui laisse les possibilités de l’avenir toujours ouvertes. C’est l’action de l’être humain, notre action, qui peut faire basculer l’histoire. C’est le « hineni » « me voici » des appelés, des prophètes, à l’appel de Dieu. Dans le judaïsme, tout est à construire et à faire perpétuellement. La Création de Dieu dans Bereshit n’est pas un monde clos mais une création en perpétuel devenir.
De même, l’histoire de Jonas n’est pas close à la fin du chapitre 4 puisque le dernier verset est une question de Dieu qu’il appartient à Jonas, mais aussi à chacun de nous de répondre. Il nous appartient d’écrire la suite de notre histoire.
1 Isaïe (55:7-9) : « Que le pervers abandonne sa voie, et l’impie ses machinations, qu’il revienne à l’Éternel, il aura pitié de lui, à notre Dieu, car il prodigue son pardon!
Car vos pensées ne sont pas mes pensées, ni vos voies ne sont mes voies, dit l’Éternel.
Mais autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes voies sont au-dessus de vos voies, et mes pensées de vos pensées. »
