Shabbat 12 Tamouz – Synagogue AJTM – JEM Pelleport
L’acteur de cinéma de Kung Fu Bruce Lee disait : « Be like water », « Sois comme l’eau ». Une expression qui pourrait se rapporter à notre double parasha de ce Shabbat, ‘Houqat-Balak ».
Une vache rousse qui sert à l’élaboration de l’eau lustrale entrant dans le rituel de purification. La mort de Myriam. L’eau qui vient à manquer. Le peuple qui se plaint et se rebelle contre Moïse et Aaron (encore). L’interdiction faite par Dieu à ces derniers d’entrer en Terre Promise. Quel rapport me direz-vous? Ou plutôt quel est le point commun? Sans doute, Myriam. Ou plutôt ce qu’elle représente : cette part complémentaire de tout être humain, cette « Ezer Kenegdo », cette « aide comme lui, contre lui, face à lui », telle que Dieu créa la femme dans le récit de la Création et dont la soeur de Moïse en est un des archétypes. Myriam est celle qui a accompagné Moïse dès sa naissance et n’a jamais cessé de veiller sur lui : c’est elle qui suit le long du Nil le panier en osier dans lequel Moïse fut déposé jusqu’à ce qu’il soit trouvé par la fille de Pharaon, Bithya. C’est elle qui lui trouve une nourrice, en l’occurrence sa propre mère. C’est elle qui va l’accompagner et l’épauler à la sortie d’Egypte, prenant en charge le groupe des femmes. Puis, durant tout le périple dans le désert, c’est elle aussi qui, selon certains Sages, critique l’attitude de son frère délaissant sa femme Koushite, Tsiporah. Rashi dans son commentaire de cette « ezer kenegdo » (Gen 2:18) écrivait : « si l’homme a du mérite, elle lui sera une aide mais s’il n’en a pas, elle sera contre lui et le combattra ». Myriam fut cette aide aux côtés de Moïse pour le soutenir quand il en avait besoin mais aussi contre lui pour le mettre face à ses responsabilités familiales. Elle est à la source de l’histoire de Moïse. Elle est la source vive qui va l’inspirer et l’abreuver, au sens figuré comme au sens propre puisque lorsque Myriam meurt, l’eau s’arrête de couler et vient à manquer. Un midrash parle d’ailleurs d’un puits miraculeux qui accompagnait le peuple dans le désert, un puits associé à Myriam.

La femme et l’eau est un thème récurrent dans la Torah. Eliezer, le serviteur d’Abraham, rencontre Rebecca, la future femme d’Isaac, près d’un puits. Jacob rencontre Rachel également près d’un puits, de même Moïse et Tsiporah. L’eau est à l’origine de la vie comme la femme. L’eau nettoie et purifie comme l’eau lustrale. Elle est le complément indispensable à toute vie humaine saine et équilibrée. Si l’on peut survivre plusieurs semaines sans manger, on ne peut survivre plus de trois jours sans eau. De même l’être humain ne peut pas survivre seul, sans son complément, son « ezer kenegdo ».
Avec la mort de Myriam, non seulement la source d’eau vive se tarit mais le monde semble perdre son équilibre. Dieu demande à Moïse de parler au rocher afin d’en faire jaillir l’eau pour le peuple assoiffé, comme il l’avait déjà fait deux fois auparavant. Mais cette fois-ci, Moïse le frappe, à la suite de quoi, Dieu lui interdira, ainsi qu’à son frère Aaron, l’entrée en Terre Promise. Pourquoi? Est-ce véritablement une punition pour ne pas avoir suffisamment cru en Dieu afin de Le sanctifier auprès du peuple ? Il y a sans doute ici un des passages de la Torah les plus émouvants : en perdant sa soeur, Moïse perd aussi un des pieds qui maintenait son équilibre. Pour la première fois, il se retrouve seul face à une nouvelle difficulté et seul il devra prendre une décision.
En frappant le rocher, Moïse n’exprime-t-il pas son désespoir mais aussi sa résignation? Difficile, après tout ce qu’il aura vécu et enduré, face à cette ultime épreuve, de rester impassible, « d’être comme l’eau ». Non, il n’entrera pas en Terre Promise. Il le sait, sans doute depuis longtemps. Après la faute des explorateurs, il savait que, de la génération sortie d’Egypte, seuls Josué et Caleb y entreraient. Mais lui, Moïse, ne mettra pas les pieds sur cette terre tant espérée, pas sans sa soeur. Comme elle, et comme Aaron un peu plus tard, il lui faut laisser la génération née dans le désert, vierge de tout a priori, de toute peur liée au passé, celle qui n’a pas connu l’esclavage et ses mécanismes d’enfermement, faire seule la conquête du pays et d’une nouvelle vie de liberté. Moïse, comme Myriam et Aaron, fait partie du passé et ne peut avoir part au futur du peuple qui va s’ouvrir.
Moïse est comme le soleil source de la splendeur divine. Mais si le soleil ne fait que briller, aucun autre luminaire et notamment la lune à laquelle le Zohar va comparer Josué, le successeur de Moïse, ne peut resplendir. De même que Dieu a opéré une rétraction du monde pour que celui-ci puisse exister, la lumière de Moïse doit diminuer pour que celle de Josué puisse grandir et briller à son tour. Il faut donc que Moïse s’efface. Celui qui a fait sortir d’Egypte, l’éducateur du peuple, du latin « ex-ducere », celui qui « conduit hors de », ne peut pas être celui qui fera entrer en Terre Promise. Il faut lâcher la main du peuple et passer la main à Josué.
Quand Moïse frappe le rocher, son geste marque aussi le point de rupture d’un cordon ombilical qui doit se rompre sous peine d’entraver les enfants d’Israël, de les étouffer en les empêchant de poursuivre leur propre chemin.
Son histoire s’arrête donc dans le désert pour que celle du peuple puisse s’écrire de l’autre côté du Jourdain.
Shabbat shalom 🙏🏻
