Shabbat 28 Sivan 5783 – Communauté libérale de Keren Or – Lyon-Rhône-Alpes
Dans la parasha de ce shabbat, nous avons un scénario qui ressemble fort à « Gunfight at Ok Corral » : un coup d’état se prépare. Kora’h, descendant de Lévi, dévoré d’ambition personnelle, cherche à renverser Moïse et Aaron pour s’emparer du pouvoir. Il s’entoure de quelques fidèles, Dathan et Abiram, descendants de Ruben, ainsi que de 250 chefs, et réussit à convaincre le peuple par un discours aux accents démocratiques mais qui relève davantage de la manipulation de masse et de la démagogie : Moïse et Aaron sont à la tête du peuple depuis longtemps, trop longtemps. Ne serait-il pas temps de laisser la place aux autres? A moins qu’ils n’aient finalement pris goût au pouvoir et ne veuillent en aucun cas le lâcher! On le sait : le pouvoir est grisant et selon Lord Acton « le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument ».
Et Dieu n’a-t-il pas dit qu’il résidait au milieu du peuple? N’a-t-Il pas dit que ce peuple était une nation de prêtres? Une nation sainte? Alors pourquoi Moïse et Aaron s’imposent-ils comme intermédiaires entre Dieu et son peuple sinon pour conserver ce privilège pour eux seuls?
Kora’h accuse même Moïse d’avoir fait sortir le peuple d’un pays où coulait le lait et le miel, l’Egypte, pour le condamner à mourir dans le désert! Et oui, vous avez bien entendu! Ce pays où coule le lait et le miel, ce n’est pas la Terre Promise, Eretz Israël, mais bien l’Egypte, le pays de l’esclavage. Moïse et Aaron sont donc coupables et doivent être destitués !
C’est la technique des démagogues mais aussi des pervers narcissiques : séduire par le langage en prenant un élément de vérité qui est détournée, pervertie de façon à semer le doute dans les esprits, provoquant des « ha oui, c’est vrai, nous n’avions pas vu les choses sous cet angle mais maintenant que tu en parles, tu as peut-être raison… ».
L’objectif est bien plus sombre que les bonnes intentions de façade : le pouvoir, l’emprise, le contrôle de l’autre. Et le peuple se laisse séduire. Comment ne pas douter?
La suite, nous la connaissons et elle est digne d’un western. Moïse tombe à la renverse, ou plutôt face contre terre, devant une énième révolte du peuple. Il pensait avoir tout vu avec le veau d’or mais non! Rien ne lui aura été épargné au cours de ces 40 années dans le désert! Il essaie de raisonner Kora’h, en vain. La parole et le dialogue n’ont en effet aucun poids face à la perversion du langage. Et la confrontation avec un manipulateur finit souvent par faire douter de soi-même, ce qui pousse sans doute Moïse à se justifier devant Dieu! Non non, Il n’a pas et ne fera jamais de mal à ce peuple, il faut le croire!
Et il prend une fois de plus la défense de ce dernier face à Dieu qui veut à nouveau tuer tout le monde. Puis Moïse convoque Kora’h à ce qui ressemble à un duel ou une ordalie : que chacun apporte ses encensoirs et son encens et que le meilleur gagne!

La terre s’entrouvre alors et dévore Kora’h, ses partisans, ses biens, sa famille, comme si la nature elle-même se rebellait contre une entreprise contre-nature. Comme si, aussi, au-delà du phénomène spectaculaire qui, seul, peut casser le lien de dépendance et de sujétion, aucune trace ne devait en substituer autre que le souvenir pour ne plus retomber dans le piège.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Choqués par tous ces morts, le peuple manifeste contre Moïse et Aaron. Dieu envoie alors un fléau pour le mettre à mort. Moïse demande à Aaron, muni de son encensoir, de s’interposer entre le peuple qu’il purifie ainsi et le fléau pour tenter de l’arrêter, tandis que lui-même essaiera une nouvelle fois de calmer la colère divine.
Quelle leçon pouvons-nous tirer de cet épisode de la Torah? Qu’il est mal avisé de contester les décisions de Dieu qui avait institué Moïse et Aaron comme chefs du peuple dont il réaffirme d’ailleurs le rôle et l’autorité? Pourtant les contestations et les désaccords sont monnaie courante dans le judaïsme. Souvenons-nous d’Abraham qui, le premier, a contesté la décision divine de détruire Sodome et Gomorrhe, et surtout Moïse qui ne va cesser, pendant 40 ans de s’opposer à Dieu quand celui-ci voudra détruire le peuple. Les textes rabbiniques et notamment le Talmud sont truffés de ce qu’on appelle la « makhloket », dont la racine « ‘helek », « morceau », signifie justement « désaccord ». Un des meilleurs exemples est d’ailleurs celle qui opposait les écoles de Hillel et de Shammaï, deux rabbins du 1er siècle qui était systématiquement en désaccord sur pratiquement tout. Bien loin d’être condamnée, cette makhloket est vu comme le signe de la bonne santé de la pensée juive, une pensée dynamique, qui va de désaccords, d’objections, en solutions et en compromis ou en « Teiku! » quand on ne tranche pas et qu’on laisse la décision finale au prophète Elie quand il reviendra pour régler les problèmes.
Et ne dit-on pas : Deux Juifs, trois points de vue?
Alors pourquoi ici ce désaccord entre Kora’h et ses partisans d’un côté, Moïse et Aaron de l’autre, est-il si violemment réprimé par Dieu?
A propos de l’école de Hillel et de celle de Shammaï, les Sages du Talmud disaient « les uns et les autres enseignent les paroles du Dieu vivant, mais la halakha est selon l’école de Hillel ». Pourquoi? Parce que chez Beit Hillel on étudiait et on enseignait également les opinions de Beit Shammaï, mais pas l’inverse. Les étudiants de Beit Hillel faisaient preuve de modestie et d’humilité et surtout de cette ouverture essentielle à la différence et de ce respect de l’opinion de l’autre même si elle est contraire à la sienne. Ce qui est condamné ici c’est la contestation à des fins politiques et personnelles, quand la parole est utilisée pour convaincre afin d’instrumentaliser l’autre pour servir ses propres intérêts, quand, pour reprendre la pensée de Martin Buber, la relation « Je-Tu » s’efface au profit de la relation « Je-Cela », contraire à un esprit de concorde et de fraternité, contraire au shalom, cet état d’harmonie et d’équilibre où chacun peut trouver sa place.
Shabbat Shalom 🙏🏻
