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Midbar/Devarim : du désert à la Parole…

Shabbat 29 Iyyar 5783Parasha Bamidbar – Keren Or – Communauté libérale de Lyon-Rhône-Alpes

Bamidbar, dans le désert : avec cette Parasha, s’ouvre le quatrième livre de la Torah. Dans ce lieu, par définition inhabité, aride, sauvage, retiré, il est fascinant de voir tout ce qu’il s’y passe d’essentiel. Le désert opère comme un laboratoire où tout s’expérimente, où tout est en devenir, les prémisses avant la récolte en Terre Promise : construction du Mishkan, prototype du Temple qui sera construit à Jérusalem, établissement de la prêtrise et description du culte et des sacrifices qui régiront la vie des Hébreux au temps du Temple, distribution des terres selon les différentes tribus, mais aussi, les mutineries du peuple, la faute des explorateurs par peur de l’inconnu, la révolte de Qora’h, la malédiction qui se transforme en bénédiction de Balaam…

Qu’est-ce que le désert? Un paysage aride, des sentiers escarpés, où la vie est difficile, et où les hébreux vont devoir se battre pour vivre et survivre. Un lieu qui contraste avec l’image de la Terre Promise, ce pays ruisselant de lait et de miel.

Selon l’historien israélien Nachman Eban, « l’expérience du désert fut un temps nécessaire pour la constitution de la nation et l’élaboration de ce qui sera la religion de ce peuple ». La vie dans le désert permet de se couper, physiquement et matériellement, de la vie d’avant. C’est le temps du sevrage de l’idolâtrie de l’Egypte pour aller vers la connaissance de la grandeur et de la puissance du Dieu de la nature et de l’Esprit. Le midbar est ainsi une école où les Hébreux apprennent à devenir libres et responsables mais aussi à être solidaires les uns des autres et à prendre leur destin en mains.

Au temps des prophètes, la génération du désert restera une référence, comme un Age d’Or perdu, de pureté et de sagesse du peuple par opposition à la corruption, la luxure et l’idolâtrie des villes, un thème que l’on retrouvera d’ailleurs au fil du temps notamment dans l’opposition entre la pureté de la vie à la campagne et la turbulence de la vie urbaine et mondaine, la grande ville étant le lieu de toutes les tentations et de tous les pêchés, un lieu de perdition de soi. La période du désert sera également un exemple pour garder ou redonner courage au peuple au moment des persécutions : un lieu où nous avons souffert pour notre survie et où nous avons triomphé malgré les épreuves, les batailles et les tentatives d’extermination. Cette époque de souffrances nous a aussi permis une meilleure compréhension de la peine des autres, une ouverture à l’empathie. Si le midbar a permis de nous endurcir et de nous affermir dans notre relation à Dieu, il ne nous a pas pour pour autant fermer aux autres, à leurs peines. Il nous a permis, au contraire, de nous ouvrir au ‘hessed, à la miséricorde, la compassion, l’amour.

Géographiquement, le désert est au Sud et le Sud correspond justement, en Kabbale, au ‘hessed. C’est le lieu d’où vient le bien, le bon, la bénédiction. ‘Hessed est également la première sephira à laquelle l’être humain peut accéder dans le monde de la Création, elle est la porte vers l’élévation spirituelle et la ‘Hokhma, la Sagesse.

Le midbar est également ce lieu désert, vide de tout vice, pur comme la Torah. C’est un endroit neutre qui n’appartient à personne et qui est ouvert à tous, comme le rappelait rabbi Shimon bar Yo’haï, signe que la Torah a été donnée à tout le monde et que nous pouvons tous y accéder, si nous faisons l’effort d’entrer dans ce désert, de nous débarrasser de tout ce qui nous encombre, les fausses séductions du monde, pour se mettre à l’écoute de la Parole.

Fais silence en toi et écoute… Lao Tseu

Car l’anagramme de « Midbar » est « devarim », « paroles » en hébreu, les dix paroles données sur le Mont Sinaï et gravées sur les Tables de l’Alliance, ce don de la Torah, de la Loi, que nous allons célébrer dans quelques jours. C’est comme s’il fallait se retirer du monde, se retirer en soi, pour pouvoir accéder à une connaissance supérieure, atteindre un supplément d’âme. Lao Tseu, sage chinois du VIème siècle avant notre ère, disait : « fais silence en toi et écoute ». Les ermites, et tous ceux qui ont fait cette expérience du retrait spirituel dans le désert mais aussi ceux qui ont expérimenté le « hitbodedout », le repli sur soi pour mieux se connecter à Dieu et à son prochain, tel qu’il est enseigné par Rabbi Nahman de Bratslav, vous le diront : le désert, en nous dépouillant de notre trop-plein d’être, de notre égo, en arrêtant le tumulte du quotidien, nous permet d’entreprendre ce voyage initiatique, intérieur, à la rencontre de nous-mêmes mais aussi à la rencontre de l’Autre et en s’excluant, de s’inclure ainsi dans l’Absolu.

Et nous, dans nos moments de désert, de retrait, de jeûne, avons-nous développé notre ‘hessed, notre ouverture à l’autre ou bien notre repli sur nous-mêmes, égotique, et notre fermeture au monde? Savons-nous, dans ces moments-là, écouter la Parole pour nous élever spirituellement et devenir de meilleures versions de nous-mêmes?

Shabbat Shalom

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