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« S’il n’y a pas de farine, il n’y a pas de Torah, et s’il n’y a pas de Torah, il n’y a pas de farine » (Pirkey Avot)

Shabbat 15 Iyyar 5783 – Parasha Emor – Judaïsme en Mouvement, Synagogue libérale de Beaugrenelle

Dans la parasha Emor de ce Shabbat, Dieu énonce à Moïse diverses règles (et oui, encore), relatives aux prêtres pour être en mesure, notamment, d’effectuer l’offrande de pain à l’Eternel. Il est aussi mentionné qu’avec de la fleur de farine, 12 ‘halloth doivent être confectionnées et offertes sur l’autel à chaque Shabbat dont le repos est une nouvelle fois rappelé. Ces ‘halloth seront consommées par Aaron et ses fils. Quel est le rapport entre tous ces éléments me direz-vous?

« Si ton étude ne te permet pas d’entendre les pleurs d’un enfant, c’est que ton étude n’est pas saine »

Dans les Pirkey Avot (Chapitre 3, Mishna 17), Rabbi Elazar ben Azaria dit : « S’il n’y a pas de farine, il n’y a pas de Torah, et s’il n’y a pas de Torah, il n’y a pas de farine ». On peut donner à cette maxime des pères différentes significations comme, par exemple, ne pas négliger la vie matérielle et les moyens de subsistance au profit de l’étude pure.

Et en effet, nous trouvons à divers endroits des Pirkey Avot l’importance d’avoir un métier à côté de l’étude de la Torah, peut-être pour ne pas perdre le contact avec la réalité du monde, avec le quotidien des gens, avec la vie. Le Baal ‘Hatanya disait d’ailleurs : « si ton étude ne te permet pas d’entendre les pleurs d’un enfant, c’est que ton étude n’est pas saine ».

Mais la farine transformée par le travail de l’homme donne aussi le pain qui nourrit le corps. De même, la Torah transformée par l’étude deviendra nourriture de l’esprit. 

Le matériel et le spirituel doivent se nourrir l’un l’autre, à l’image de l’échelle de Jacob où les anges descendent et montent dans un mouvement perpétuel, l’esprit spiritualisant la matière et cette matière donnant une consistance, donnant corps à l’esprit.

Le mot « le’hem », « pain » en hébreu, apparaît pour la première fois au verset 19 du chapitre 3 de la Genèse où il est écrit « A la sueur de tes narines tu mangeras du pain » (traduction littérale de Chouraqui). Le pain apparaît au moment de la sortie du Gan Eden, après qu’Adam et Eve aient mangé le fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Jusqu’à présent, ils étaient des cueilleurs végétariens qui consommaient ce que les arbres et les plantes leur offraient. A partir de maintenant, ils vont consommer du pain et qu’est-ce que le pain sinon le fruit de l’industrie et du travail de transformation de la nature par l’homme. L’être humain ne se contente plus de prendre ce qui est à disposition, il va à présent agir et participer à l’oeuvre de Création en transformant le monde. Ce n’est sans doute pas un hasard si, dans notre parasha, à côté de l’évocation du pain, le repos du shabbat est également rappelé. Et qu’est-ce que le Shabbat sinon aussi ce retrait du monde comme Dieu s’était lui-même retiré le sixième jour, en cessant son oeuvre de Création, pour laisser de la place à l’être humain. Le Shabbat, c’est aussi accepter le monde tel qu’il est sans vouloir le changer et le transformer.

Abraham Heschel écrivait : l’être humain « doit dire adieu au travail manuel et apprendre à comprendre que le monde a déjà été créé et survivra sans son aide. Six jours par semaine, nous luttons avec le monde, tirant profit de la terre, le Shabbat, nous nous soucions particulièrement de la semence d’éternité dans l’âme. Six jours par semaine, nous cherchons à dominer le monde, le septième, nous essayons de nous dominer nous-mêmes. »

Selon le Talmud (Beitzah 16), Dieu nous lègue une âme supplémentaire (Neshama Yeteirah) les vendredi soir et la reprend le samedi soir. Le Shabbat n’est donc pas qu’une question de repos physique mais aussi d’élévation spirituelle, de notre capacité à nous connecter spirituellement grâce à ce supplément d’âme, grâce à cette semence d’éternité dont parle Heschel.

La parasha Emor parle donc des sacrifices mais aujourd’hui, il n’y a plus de Temple, plus d’autel, plus de prêtre, et donc plus de sacrifice. Que reste-t-il? La Torah, le Shabbat et le pain! Selon les Sages, la table du Shabbat a remplacé l’autel du Temple. C’est là que nous retrouvons les deux ‘halloth, en mémoire de la double ration de manne qui tombait la veille de Shabbat dans le désert mais aussi des offrandes de pain faites au Temple. Le sel qui l’accompagne rappelle celui que l’on mettait sur chaque sacrifice. Quant à la Torah, certains passages sont rappelés à travers les bénédictions que nous récitons et le temps du Shabbat doit d’ailleurs être aussi un temps consacré à son étude. Il n’y a plus de prêtres mais l’Eternel nous enjoignait déjà d’être « un royaume de prêtres et une nation sainte » dans le chapitre 19 de l’Exode (19:6). C’est comme si la sainteté des Cohanim nous avait été transférée ainsi que leur exigence de pureté et de rigueur dans la conformité entre les actes et la parole. Pour être des exemples, un phare parmi les Nations. Et pour que la table du Shabbat soit également un lieu de transmission et d’accueil car n’oublions pas que le mot « pain » a donné le mot « compagnon », celui avec qui on partage le pain.

Alors, faisons que notre table reste un espace de convivialité, capable d’accueillir l’autre dans sa différence pour en faire un lieu de délices, Oneg Shabbat comme disait le prophète Isaïe !

Shabbat Shalom

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