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Se changer soi pour changer le monde…

Parasha Vayishla’h – Shabbat 16 Kislev – Communauté libérale Keren Or Lyon-Rhône-Alpes

Ce shabbat, nous lisons les retrouvailles de Jacob et de son frère jumeau Esaü. Et quelles retrouvailles!

Jacob, qui fut le « guer », le résident mais aussi l’étranger chez son oncle Laban, retourne dans son pays, vers sa famille où il est également un étranger. En effet, malgré les vingt années écoulées, la rancoeur et la haine d’Esaü pour lui avoir extorqué son droit d’aînesse et usurpé la bénédiction paternelle sont toujours aussi vivaces. Pour preuve, Esaü s’avance vers son frère accompagné d’un comité d’accueil de quatre cents hommes armés, ce qui n’augure rien de bienveillant ni de fraternel. Il semble décidé à tuer son frère. C’est alors que Jacob fait une étrange rencontre : un homme? Un envoyé de son frère? Un ange? Dieu? Ou peut-être lui-même, son double? Une lutte s’engage à la suite de laquelle plus rien ne sera pareil.

En effet, Jacob change alors de nom et devient Israël. Lui qui voulait être quelqu’un d’autre, qui voulait être son frère, marqué par son nom même : « Eqev » signifie le « talon » en hébreu, celui d’Esaü que Jacob tenait dans sa main à sa naissance, ce personnage pour le moins trouble, car la racine Ayin-Qouf-Vav a aussi le sens de ruse « Yqva », accède peut-être enfin à sa véritable identité. « Jacob ne sera plus désormais ton nom, mais bien Israël ; car tu as lutté (saritha) avec Dieu (ou les puissances célestes) et les hommes et tu es resté fort. » comme l’indique le verset (Genese 32:29). Et « Israël », signifie aussi le prince de « El », de Dieu.

J’aime l’idée que Jacob ait pu lutter avec lui-même, avec ses « démons intérieurs », ses mauvais penchants, ses mauvaises actions passées, le Minotaure tapi au fond de notre labyrinthe intérieur, afin de connaître et de se réconcilier avec sa nature profonde et « devenir qui il est en l’apprenant » pour reprendre les mots du philosophe antique Plotin. Il portera également la marque physique de ce changement en boitant. On retrouve de nombreux personnages boiteux dans différentes traditions : dans la mythologie grecque, Hephaïstos, fils difforme d’Hera qu’elle a voulu concevoir seule et qu’elle jette du haut de l’Olympe, aura les jambes brisées et en restera boîteux. Mais il est également le dieu forgeron maître du feu et des secrets qui lui sont liés. De même Tulbacaïn mentionné en Genèse 4:22, lointain descendant de Caïn, maître de la forge et ancêtre des forgerons et des alchimistes est, selon la tradition hébraïque, boiteux, tout comme le personnage de Geoffrey de Peyrac dans Angélique marquise des Anges de Philippe de Broca, également alchimiste. C’est ce qu’on appelle la boiterie initiatique, comme s’il fallait perdre quelque chose de sa matérialité et de son intégrité physique, être bancal dans une sorte de tension perpétuelle entre équilibre et déséquilibre, pour accéder à une forme de connaissance plus élevée.

Et il s’agit bien d’un voyage initiatique entamé par Jacob, depuis le moment où il sort du giron maternel pour fuir la colère du frère trahi mais aussi pour trouver une épouse – et il en trouvera deux, symbole de la dualité d’une personnalité déchirée – jusqu’à cette lutte avec son double en passant par le rêve où la double nature de l’être humain est figurée par les anges qui montent et descendent une échelle qui s’étire vers le ciel comme elle s’étire vers la terre dans un mouvement de va-et-vient continue, esprit et matière se nourrissant l’un l’autre. 

A la suite de cette lutte, quelque chose a changé en Jacob dont il n’a pas encore conscience.

Et quand, le lendemain, Jacob retrouve son Frère Esaü qui vient à sa rencontre avec son armée, en homme prudent, il se prépare au conflit et divise son camp en deux. Mais un miracle se produit : les deux frères tombent dans les bras l’un de l’autre, réconciliés! Esaü ne semble d’ailleurs prêter aucune attention aux cadeaux envoyés par son frère qui se prosterne devant lui en l’appelant « mon maître » afin de l’apaiser. Le verset 4 du chapitre 33 nous dit en effet : « Ésaü courut à sa rencontre, le serra dans ses bras, se jeta à son cou et l’embrassa ; et ils pleurèrent. »  Comme plus tard, Joseph pleurera en retrouvant ses frères, symbole d’une réconciliation sincère. Les commentateurs, comme Rabbi Shimon Bar Yo’haï, soulignent que les points qui surmontent « Vayishakehou », signifient qu’Esaü embrassa son frère de tout son coeur. Et cela va même plus loin puisque Rashi commente le verset qui dit « Mon frère, que soit à toi ce qui est à toi » (Genèse 9:33) comme une reconnaissance pleine et entière de la part d’Esaü du droit de Jacob aux bénédictions et son pardon accordé pour le tort qu’il lui a causé. Malgré tout, les deux frères continueront leur route chacun de leur côté : l’homme de nature, représenté par Esaü, et l’homme de culture ou de civilisation, représenté par Jacob-Israël, pourtant les deux aspects de notre personnalité humaine, n’ayant pas encore trouvé le moyen de cohabiter harmonieusement ensemble.

Mais cette réconciliation tient-elle vraiment du miracle? Est-ce Esaü, qui semblait animé d’intentions plus que belliqueuses envers son frère, qui aurait changé d’avis à la dernière minute. Ou est-ce parce que Jacob a changé lui-même et par là-même a changé son rapport au monde et aux autres, suite à sa lutte avec cet être mystérieux, que la réconciliation fraternelle est enfin possible?

En effet, si nous ne pouvons pas changer l’autre, nous pouvons nous changer nous-mêmes. C’est sans doute la seule chose sur laquelle nous ayons une réelle emprise. Alors? Si nous changions pour changer et réparer le monde?

Shabbat Shalom

1 réflexion au sujet de “Se changer soi pour changer le monde…”

  1. Shalom,
    La Parasha c’est comme la célébration de la Hanoucca, une lumière qui éclaire pour ne pas rester dans l’ombre. Elle m’inspire et m’invite à prendre un peu de hauteur pour mes relations avec mes proches.
    Merci et excellente journée
    Landry JULLY

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