Rosh HaShana – 1 Tishri 5783 – Communauté Juive Libérale de Grenoble

Le matin de Rosh HaShana, nous lisons dans le Sefer Torah le passage concernant la Akedat Yts’hak, la ligature d’Isaac. Un texte toujours un peu difficile à lire et encore plus à comprendre. Comment un père peut-il ainsi prendre son fils et l’emmener en Olah, en holocauste, à Dieu même si c’est à la demande de ce dernier.
Pourquoi cette mise à l’épreuve de Dieu?
Rashi, reprenant les midrashim, avance l’hypothèse que le Satan, le procurateur, l’accusateur, défie Dieu en lui disant qu’Abraham ne lui a jamais rien sacrifié. Alors comment être sûr de sa fidélité? En réponse, Dieu lui aurait répondu que même s’il lui demandait son fils, Abraham le lui donnerait sans hésiter. Raison pour laquelle Il lui dit « Prends ton fils, s’il te plaît », « na » en hébreu (Gen 22:2), et « monte-le en montée » littéralement, « ha’alehou le’olah ». Comme si Dieu essayait de faire passer un message à Abraham.
Ibn Ezra utilise d’ailleurs une homophonie entre « nissa », avec un « samekh », « mettre à l’épreuve » employé dans le texte et « nissa », avec un « sin », qui signifie « élever ». La demande de Dieu aurait donc bien été d’élever Isaac mais pas de le sacrifier. En ce sens, selon Ibn Ezra, Abraham a failli car il n’a pas compris la véritable intention de Dieu.
Alors? Abraham a-t-il fait preuve d’une confiance à toute épreuve en Dieu, persuadé que jamais Celui-ci ne le laisserait sacrifier son fils, comme d’autres commentaires l’assurent? Ou aurait-il eu un moment de « délire » fanatique qui l’aurait aveuglé au point de tuer son fils devenu unique, après le renvoie de Hagar et d’Ismaël, son premier-né, dans le désert, à la demande d’un Dieu jaloux et cruel?
La question reste ouverte tant le sujet est délicat et profondément dérangeant. D’ailleurs, pour Maïmonide, le but de la Akeda n’est pas de mettre à l’épreuve Abraham dont Dieu connaît la fidélité, mais de pousser les générations à venir à réagir, réfléchir et comprendre ce qui s’est véritablement passé ce jour-là.
Ce qui me frappe quand je lis et relis cette histoire, c’est l’effacement de l’identité d’Isaac appelé « na’ar », « jeune homme », au même titre que les deux serviteurs qui les accompagnent. Il est à peine nommé et se fond et se confond avec les autres personnes de la maison d’Abraham. Son apparente passivité nous le fait croire trop jeune pour être pleinement conscient des enjeux du drame qui est en train de se jouer mais les Sages du Talmud disent qu’il a 37 ans à ce moment-là. Et il n’est toujours pas marié, n’a donc pas encore fondé sa propre famille. Et il va voyager à côté de son père pendant trois jours. Or, dans la tradition juive, le chiffre trois est celui de l’intention et de l’engagement. Des midrashim expliquent que pendant ces trois jours, le Satan, encore lui, aurait essayé de déstabiliser Abraham en mettant en doute sa relation à Dieu : « es-tu bien sûr d’avoir compris la demande de Dieu? », « Dieu te demande-t-il vraiment de sacrifier ton enfant? », « Si c’est ainsi, est-ce un Dieu miséricordieux et différent des autres dieux? »… Mais Abraham continue son voyage sans dévier. Quant à Isaac, on ne sait pas ce qu’il pense. L’unique dialogue rapporté entre le père et le fils est très laconique : Isaac voit le bois et le couteau du sacrifice et demande où est l’agneau à sacrifier, ce à quoi Abraham, répond : « Dieu y pourvoira ». Confiance absolue en Dieu? Résignation de l’un et de l’autre? Ou bien déni et non-dits?
On sait qu’Isaac sera « sauvé » par l’intervention in extremis d’un envoyé de Dieu. Pourtant, c’est bien à un sacrifice que nous assistons : celui d’un fils noyé dans l’ombre du père, qui peine à trouver sa voie et à écrire sa propre histoire. Abraham est celui qui initie, Jacob est celui qui prendra ses propres décisions à ses risques et périls mais Isaac est celui qui est sacrifié, coincé entre ces deux grandes figures de la Tradition juive.
Le sculpteur Brancusi, élève du grand Rodin, disait : « Rien ne peut pousser à l’ombre des grands arbres ». Pour pouvoir vivre sa propre vie, il faut savoir s’affranchir de la vie des autres, couper des liens qui nous étouffent et nous entravent. Mais comment s’affranchir de ce qui nous a été transmis sans perdre notre héritage et pouvoir transmettre à notre tour ? Comment faire pour qu’une histoire familiale, dont nous sommes porteurs, soit un pupitre sur lequel écrire notre propre histoire, sans nous lester de son poids et sans nous emprisonner ?
« Tu honoreras ton père et ta mère », nous dit la quatrième parole du Décalogue. « Honorer » se dit « kavod » en hébreu, ce qui signifie « donner du poids ». Comme le souligne Marc-Alain Ouaknine, honorer quelqu’un, c’est donc lui donner du poids, mais aussi la place qui lui revient, ni plus ni moins, lester son histoire pour que celle-ci ne devienne pas celle d’un autre. Aimer ses parents ne signifie forcément pas se sacrifier pour eux comme Isaac a pu se laisser entraîner par amour pour son père Abraham. Mais pour cela, il faut aussi que les parents puissent délier leurs enfants d’un destin tout tracé et décidé par avance, qui ne leur appartient plus. Nous connaissons tous des histoires d’enfances sacrifiées pour assouvir l’ambition des parents, de la pression de la réussite dont on charge les épaules de nos progénitures, nous rendant parfois aveugles à leurs aspirations profondes : le personnage de Neil Perry dans Le Cercle des poètes disparus, incapable de tenir tête à son père pour affirmer son identité, en est une incarnation extrême et tragique.
Une des leçons de cet épisode de la ligature d’Isaac est sans doute de ne pas sacrifier l’enfant au nom du parent, ne pas le ligoter avec les désirs parentaux, dans une reproduction familiale qui étouffe la personnalité. Savoir lui faire une place nécessaire pour exister. Car la transmission, « faire passer au-delà », si elle veut être vivante, ne peut pas se contenter d’être une simple répétition du passé : elle doit transgresser, étymologiquement « marcher à travers, au-delà », passer de l’autre côté, comme Abraham lui-même, le premier « Ivri » qui a quitté son pays, son peuple, la maison de son père, le premier à avoir traversé et transgressé pour faire progresser une partie de l’humanité vers le monothéisme éthique.
Si Isaac et Abraham ont gravi la montagne ensemble pendant trois jours, ils en redescendront chacun de leur côté. Isaac ne deviendra un patriarche, se mariera avec Rebecca et fondera sa propre famille qu’après cet épisode tragique, après s’être détaché, arraché de l’influence d’un père sans doute trop grand et trop présent, après avoir coupé les liens avec ce dernier. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’il accède à l’âge adulte.
En ce premier jour de l’année, qui ouvre également une période de jugement mais aussi de Teshouva, de retour à Dieu et à soi, jusqu’à Yom Kippour, nous pourrions également réfléchir à tout ce qui nous entrave et nous empêche de vivre pleinement notre vie. Ou comment incarner l’appel de Dieu à Abraham « Lekh lekha », « va vers toi, va pour toi ». Nous délester du poids du passé pour se tourner vers l’avenir et entamer cette nouvelle année qui commence plus léger.
Shana Tova ouMetouka
