Journal communautaire Itoni – Numéro de septembre 2022/5782 – Communauté libérale Keren Or de Lyon-Rhône-Alpes

de Johann Heinrich Ferdinand Olivier
« Transmission, transgression », c’était le titre d’une exposition à Paris, il y a quelques années. Faut-il transgresser pour transmettre ? Pour progresser ? Le sculpteur Brancusi, élève du grand Rodin, disait déjà : « Rien ne peut pousser à l’ombre des grands arbres ». Mais comment s’affranchir de ce qui nous a été transmis sans perdre notre héritage ? Comment faire pour qu’une histoire familiale, dont nous sommes porteurs, soit un pupitre sur lequel écrire notre propre histoire, sans nous lester de son poids et sans nous emprisonner ?
• « Tu honoreras ton père et ta mère », nous dit la quatrième parole du Décalogue. « Honorer » se dit « kavod » en hébreu, ce qui signifie « donner du poids ». Comme le souligne Marc-Alain Ouaknine, honorer quelqu’un, c’est donc lui donner du poids, mais aussi la place qui lui revient, ni plus ni moins, lester son histoire pour que celle-ci ne devienne pas celle d’un autre. Mais pour cela, il faut aussi que les parents puissent délier leurs enfants d’un destin tout tracé et décidé par avance, qui ne leur appartient plus. Nous connaissons tous des histoires d’enfances sacrifiées pour assouvir l’ambition des parents, de la pression de la réussite dont on charge les épaules de nos progénitures, nous rendant parfois aveugles à leurs aspirations profondes : le personnage de Neil Perry dans Le Cercle des poètes disparus, incapable de tenir tête à son père pour affirmer son identité, en est une incarnation extrême et tragique.
• Nous retrouvons déjà cette problématique dans la Akedat Yitzhak, littéralement « la ligature d’Isaac ». Une des leçons à en tirer est sans doute de ne pas sacrifier le fils au nom du père, ou du Père, ne pas le ligoter avec les désirs parentaux, dans une reproduction familiale qui étouffe la personnalité. Car la transmission, « faire passer au-delà », si elle veut être vivante, ne peut pas se contenter d’être une simple répétition du passé : elle doit transgresser, étymologiquement « marcher à travers, au-delà », passer de l’autre côté, comme Abraham lui-même, le premier « Ivri », le premier à avoir traversé et transgressé pour faire progresser une partie de l’humanité vers le monothéisme éthique.
• Telle est notre histoire, l’histoire de l’Humanité, la mienne aussi. Diplômée de Sciences Po, j’ai travaillé en administration et en politique avant de reprendre des études d’histoire de l’art àl’École du Louvre de Paris, afin d’accéder à la formation de Commissaires-Priseurs. Je me suis ensuite spécialisée dans les bijoux anciens et les pierres précieuses et ai obtenu le diplôme des deux cycles de l’Institut National de Gemmologie. J’ai travaillé pour des maisons de ventes pendant plus de dix ans, avant de m’installer à mon compte. En parallèle, j’ai commencé à étudier l’hébreu biblique afin de mieux comprendre les Textes età donner des cours de Talmud-Torah, dans les synagogues de Copernic et de Beaugrenelle, à Paris. La naissance de ma fille et le travail avec les enfants ont réveillé les questions d’identité et de transmission, ainsi que le sens à donner à ma vie. D’aussi loin que je me souvienne, rabbin est ce que j’ai toujours voulu faire et être, mais « ce n’étaitpas pour les femmes ». Si aujourd’hui ce choix est possible grâce aux pionnières comme le rabbin Pauline Bebe, la première en France, il n’en était pas plus facile, car il fallait encore bousculer certaines idées reçues et aller au-delà de certains préjugés sociaux. Il fallait transgresser et tisser les liens d’une vie qui soit mienne, tout en m’inscrivant dans une histoire familiale dont le fil avait été rompu. Ma fille et mon compagnon furent de grands soutiens dans ce changement de vie.
• J’aurai ainsi le plaisir de tisser de nouveaux liens (certains me verront sans doute avec aiguilles et pelotes à tricoter) à Keren Or, pour cette troisième année de formation rabbinique, une fois par mois, pour les offices de Shabbat, mais également pour le cours de judaïsme et le Gan, le dimanche matin. Car un rabbin est aussi celui ou celle qui tisse du lien entre les personnes, entre les générations, mais également entre les Textes et leur signification, entre la Torah et nous, notre quotidien, entre les savoirs aussi, à l’exemple du rabbin Jonathan Sacks z »l, qui demeure une grande source d’inspiration pour moi.
Merci à Rabbi Daniela Touati et à l’équipe de Keren Or de leur confiance pour cette article dans le journal de la communauté. Merci également à Catherine Colin Tabouret pour la mise en page et le travail fourni pour ce numéro.
