Drashot

« Pardonne, mais n’oublie pas »

Parasha Ki Teitsei, Shabbat 14 Elul 5782
Communauté libérale Keren Or de Lyon-Rhône-Alpes.

Mémorial des Martyrs de la Déportation – Square de l’Ile-de-France, Paris

C’est la parasha qui contient le plus grand nombre de lois, souvent essentielles pour le judaïsme et que l’on va retrouver dans le Talmud. Pêle-mêle on y trouve : l’interdiction de porter des vêtements en matière mixte laine et lin (Deut 22:9 et s.), le cas de la belle captive (Deut 21:10 et s.), celui du fils rebelle (Deut 21:18 et s.), l’obligation de ramener le boeuf ou la brebis égarée de son frère, ce qui va servir de base aux développements dans le traité Baba Metzia du Talmud de Babylone, pour savoir que faire d’un objet trouvé, l’interdiction de calomnier sa femme pour pouvoir s’en débarrasser (Deut 22:13 et s.), l’exclusion des Ammonites et des Moabites à perpétuité car ils ont bafoué les règles de l’hospitalité et ont envoyé Bala’am pour maudire le peuple d’Israël (Deut 22:11 et s.) (mais nous savons que Ruth, la Moabite, va renverser cette situation), la loi sur le lévirat (Deut 25:5-6), etc.

Mais parmi toutes ces lois, il y a surtout un commandement répété deux fois : ne méprise pas l’étranger, cet autre soi-même, celui qui nous ressemble et pourtant diffère de nous par sa couleur de peau, ses croyances, ses rites ou tout simplement sa façon de vivre ou de s’habiller. L’être humain a été créé à l’image de Dieu, « beTselem Elohim ». En cela, il porte en lui un caractère sacré. Alors, nous dit le Texte, « Ne méprise pas Edom car il est ton frère ». Or Edom est aussi l’autre nom d’Esaü, le frère jumeau de Jacob-Israël, ce frère-étranger qu’il faut accueillir et à qui il faut venir en aide en lui laissant, notamment, glaner les épis qu’il est interdit de ramasser dans son champs après la moisson et grappiller dans sa vigne après les vendanges, au même titre que la veuve et l’orphelin (Deut 24:19-22). Pourquoi doit-on « agir de la sorte » ou « tenir cette conduite » , selon les termes de la Torah? Parce que « Et tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte », tu te souviendras de ta condition d’étranger et de ta vie difficile et misérable d’esclave et tu seras compatissant, bienveillant et fraternel avec celui qui connaîtra la même situation.

Dans la Torah, les nations sont jugées selon leurs mérites, leur comportement et leurs valeurs morales mais non selon leur couleur de peau. Le jugement est éminemment moral et éthique mais non ethnique. Myriam fut d’ailleurs frappée de la lèpre pour avoir médit sur la femme Kushite de son frère Moïse. « Je suis Noire et belle » lit-on dans le Cantique des Cantiques (1:5).

De ce commandement en découle un autre également rappelé 2 fois (Deut 23:8, 24:18 et 24:22), et qui a trait à la mémoire, une des composantes essentielles du judaïsme. D’ailleurs, chaque Shabbat nous disons et nous chantons « Shamor veZakhor », « garde et souviens-toi », raison pour laquelle, notamment, nous allumons deux bougies : une pour garder et une pour se souvenir. Ainsi, dans notre parasha, il est écrit « Ne méprise pas l’Egyptien » car « rappelle-toi que tu as été esclave en Egypte et que l’Eternel t’en a affranchi ». Ne pas haïr celui qui nous a fait esclave, mais qui, avant cela, nous avait accueillis et nourris quand la famine frappait Canaan, le pays de Jacob. Ne pas oublier que l’esclavage est la décision d’un homme « qui n’avait pas connu Joseph » (Ex 1:8) , le nouveau Pharaon, et non de tout un peuple. N’oublier ni le mal ni le bien, savoir faire la part des choses, et savoir dépasser son passé pour pouvoir se tourner vers l’avenir.

Si Moïse a fait sortir les Hébreux d’Egypte, il restait encore à faire sortir l’Egypte des Hébreux et on ne peut pas se libérer de son passé en gardant de la rancoeur voire de la haine. C’est toute le force du pardon, « par-donner », donner au-delà, au-delà de la souffrance, au-delà de la colère et de la haine, pour ne pas se laisser enfermer à nouveau, pour se libérer soi-même. Même si le pardon n’est pas l’oubli et la Torah nous enjoint également de se souvenir d’Amalek et de ce qu’il nous a fait, nous surprenant en chemin à la sortie d’Egypte alors que nous étions affaiblis et fatigués, s’en souvenir pour que que cela n’arrive plus jamais, pour que l’histoire tragique ne se répète pas (Deut 25:17-19). « Pardonne, mais n’oublie pas », peut-on lire sur le mémorial des victimes de la déportation dans le square de l’Île-de-France à Paris. Et toi, chère Noa, qui devient aujourd’hui fille du commandement, et nous tous, comment appliquer ces mitsvot dans notre vie, comment faire face à nos ennemis du passé mais aussi à nos tourments intérieurs pour nous en libérer et vivre sereinement dans le présent tout en préparant l’avenir?

Shabbat Shalom

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