Parasha Balak, Shabbat 10 Tamouz 5782
Communauté libérale Keren Or de Lyon-Rhône-Alpes.

Balak, roi de Moab, demande trois fois à Bala’am de maudire Israël. Mais au lieu de cela, ce dernier va bénir trois fois le peuple.
Qui est Bala’am? On le dit prophète, sorcier, magicien. On lui reconnaît un grand pouvoir et même les Sages s’accordent à dire que si Moïse est le plus grand prophète d’Israël, Bala’am est sans conteste le plus grand prophète parmi les nations. C’est pourquoi Balak fait appel à ses services en lui promettant en échange une grasse récompense car « celui qu’il bénit est béni et celui qu’il maudit est maudit ». Pourtant Bala’am a beau être le plus puissant des prophètes, il lui est impossible de maudire les Hébreux, « c’est plus fort que lui ». Dans un style comique et poétique, le texte explique également que sur le chemin qui l’amène au roi de Moab, l’ânesse sur lequel il était monté, refuse par trois fois d’avancer. Pourquoi? Parce qu’elle a vu l’ange de Dieu armé d’une épée qui lui bloque le passage. Comme son maître la frappe, l’animal prend alors la parole pour lui reprocher sa dureté et lui expliquer pourquoi elle refuse d’avancer. C’est à ce moment-là que les yeux de Bala’am se dessillent.
Pour les Sages, le « 3 » représente la réflexion, la maturation, avant la prise de décision. Abraham voyage pendant trois jours avant d’arriver au Mont Moriah où Dieu lui a demandé de sacrifier son fils Isaac, trois jours pendant lesquels un midrash raconte qu’il a été interrogé par le Satan, l’Accusateur, sur ses intentions et sur les intentions de Dieu : « Es-tu sûr de savoir ce que tu fais? Es-tu sûr que c’est bien là la volonté de Dieu? As-tu bien compris ce que Dieu te demande? Et vraiment, Dieu peut-il te demander une telle chose? ». Jonas passe trois jours dans le ventre du poisson avant de se mettre à prier. 3 jours de réflexion à la fin desquels, se sentant de plus en plus à l’étroit, il se lance dans un vibrant plaidoyer. Pour les Sages, faire quelque chose trois fois de suite suppose une réelle intention et engage ainsi à l’avenir la personne qui les fait.
L’intention de Balak, le roi de Moab, est bien de maudire Israël. Il craint que ce dernier n’attaque son peuple et ne l’extermine et utilise une méthode très courante à l’époque : la malédiction pour jeter le trouble dans le camp ennemi. Mais l’intention de Dieu en empêchant Bala’am de prononcer ses imprécations est bien de protéger le peuple et montrer que tout l’or du monde ne peut surpasser Sa puissance et Sa volonté. En utilisant Bala’am contre sa volonté, Il marque ainsi la différence entre un véritable prophète, celui qui, selon Martin Buber, ne prédit jamais « un avenir scellé pour toujours » mais « annonce un présent qui se dessine selon les choix et les décisions humaines », un présent « dans lequel le futur est en préparation » mais dont la venue dépend de l’action et des décisions des êtres humains, et celui qui vend ses prophéties au plus offrant en espérant influer le destin par ses paroles, un magicien.
Et l’ânesse dans tout ça? Trois fois, elle s’écarte du chemin, démontrant qu’elle voit ce qu’il se passe mieux que son maître, un voyant que ne voit pas comme le souligne le bibliste et critique littéraire Robert Alter. Elle a conscience de la puissance de Dieu contrairement à Bala’am, l’animal se montrant plus sage que l’être humain, plus réceptif aussi et plus conscient que Dieu ne peut être manipulé selon la volonté humaine.
Tout grand mage qu’il soit, Bala’am apparaît comme un jouet entre les mains de Dieu contrairement à Moïse. Car Bala’am, comme son nom le suggère, est un homme seul, sans peuple (« belo-am »). C’est un mercenaire vendant ses services au plus offrant.
Quelle loyauté peut-on donc en attendre? On lui demande de maudire et il bénit, c’est plus fort que lui. Et ce n’est pas faute d’avoir fait installer des autels pour les sacrifices afin de soutenir sa démarche. Au contraire, Moïse se tient debout dans un face à face avec Dieu jusqu’à s’opposer à Lui, comme Avraham avant lui. Il est prophète, le plus grand de nos prophètes, mais aussi leader de communauté. Sa loyauté envers le peuple, malgré les épreuves, les fautes, les révoltes, les plaintes et les déceptions, est sans faille. Quoiqu’il ait pu lui en coûter, il a toujours et systématiquement pris la défense des Hébreux, se montrant solidaire avec eux, jusqu’à demander à Dieu d’effacer son nom du Livre suite à la faute du veau d’or. C’est avec Moïse ET le peuple ou sans le peuple mais sans Moïse, ce dernier restant indéfectiblement solidaire du peuple. Tout le contraire de Bala’am. C’est sans doute là le signe d’un grand chef et d’un leader de communauté : son sens de la justice, sa loyauté et sa fidélité à la parole donnée qui ne lui font pas changer d’avis au gré du vent ou de l’appât de ce qui brille.
Dans un monde où tout devient incertain, où les inquiétudes sociales, économiques, politiques augmentent, il est rassurant de savoir qu’il y a malgré les faux prophètes et autres marchands de sable, des hommes et des femmes qui incarnent une stabilité, une référence de droiture et de justice comme Moïse, guidés par un principe divin qui « est » comme le rappelle Maïmonide dans son Guide des Perplexes, Un au dessus de la division des êtres humains.
Shabbat Shalom
